« Chante, ô ma langue, le glorieux combat du Christ, et la victoire remarquable qu’Il célèbre par le glorieux trophée de la Croix ; chante le Rédempteur du monde qui triomphe en mourant. » Ainsi la strophe initiale du Pange lingua célèbre-t-elle l’insondable mystère du salut que nous gagne le Christ par Son divin sacrifice.

Toute la spiritualité de ce saint jour est si intimement liée à celle du Saint-Sépulcre que la participation de notre Ordre aux cérémonies du Vendredi saint va de soi. Depuis de nombreuses années, la commanderie Saint-Dominique processionne avec les pénitents de l’Archiconfrérie de la Sanch le Vendredi saint dans les rues de Perpignan l’après-midi, puis dans celles de Collioure le soir.

Et cette tradition fut fidèlement perpétuée cette année par plusieurs consœurs et confrères, dont notre président de province.

C’est au grand dominicain saint Vincent Ferrier, né à Valence en 1350, que l’on doit la procession de la Sanch. Il séjourna à deux reprises à Perpignan, en 1408 lorsqu’à l’invitation de l’antipape Benoît XIII, il participa au « conciliabule de la Real », puis à partir de 1415 où, appelé cette fois par Ferdinand d’Aragon en son palais de Majorque, il prit part aux discussions qui mirent fin au Grand Schisme d’Occident lors du concile de Constance.

Le temps libre que lui laissaient ses occupations, c’est à « la bona gent de Perpinya » que le consacrait saint Vincent Ferrier. Il fut un prédicateur inspiré, obtenant de nombreuses conversions et faisant de fréquents miracles qui le rendirent très populaire. Arrivant un jour au couvent des clarisses, où l’appelait quelque devoir religieux, il voulut renvoyer la nombreuse foule qui l’y avait suivi. N’y parvenant pas, il se lança dans un vibrant sermon sur la Passion du Christ ; un chroniqueur rapporte que « tout le monde pleurait, les savants qui étaient là s’étonnaient fort qu’il ait pu improviser ainsi un pareil sermon, et tout le monde disait tout haut que c’était chose plus divine qu’humaine ».

À la suite de chacun de ses prêches s’ébranlaient de grandes « processions de la Pénitence », spontanément les premières fois, puis, la réputation du saint et l’annonce de ses miracles ne cessant de se propager, de façon plus organisée : les pèlerins, rapporte la chronique, étaient vêtus de sombre en signe d’humilité et de pénitence ; le cortège était précédé d’un personnage à la tenue rouge faisant sonner une clochette de fer. Sans doute faut-il y voir, sinon l’acte fondateur, du moins une  préfiguration de la procession de la Sanch, avec son Regidor agitant la traditionnelle clochette et portant caperutxa rouge. Le terme caperutxa désigne la coiffe conique du pénitent, mais aussi l’ensemble de sa tenue.

C’est en l’église Saint-Jacques de Perpignan que la Confrérie de la Sanch fut officiellement fondée en 1416 par saint Vincent Ferrier. Il lui fixa principalement deux missions : d’une part l’accompagnement physique et spirituel des condamnés à mort jusqu’au lieu de leur exécution, après une nuit de prière, puis la célébration de funérailles dignes et chrétiennes ; d’autre part l’organisation d’une procession annuelle en mémoire de la Passion du Christ.

Pénitents et condamnés portaient la même caparutxa qui leur couvrait aussi le visage. Ces derniers ne pouvaient donc être identifiés et se trouvaient ainsi préservés de la vindicte populaire. Aujourd’hui encore vêtus d’un sac de pénitence et coiffés d’une cagoule, les pénitents de la Sanch, les caparutxes, portent en procession chaque Vendredi saint de lourdes statues soigneusement fleuries représentant les mystères douloureux de la Passion du Christ, les misteris. Depuis le XVIIIe siècle, d’autres misteris, comme la Vierge des Douleurs, la Soledad (Vierge solitaire au pied de la croix), la Mater Dolorosa recueillant en ses bras le corps de son fils, sont portées par les pénitentes de la Sanch, également vêtues de noir et coiffées de simples mantilles.

La longue procession s’écoule lentement dans les ruelles de la vieille ville, au rythme des méditations, des goigs (« chants ») et des prières, scandés par le tintement de la clochette du Regidor et le lugubre roulement des tambours en tenue de deuil.

Si elle a connu au cours de son histoire quelques restrictions (elle fut un temps confinée à la nef de l’église Saint-Jacques) ou éclipses, interdite par les autorités ecclésiastiques, en particulier à cause d’excès dans les exercices de mortification, la procession de la Sanch est aujourd’hui redevenue un acte remarquable de dévotion populaire fervente.

Invoquons l’intercession de saint Vincent Ferrier pour que les œuvres qu’il a instituées parmi nous ne cessent de produire leurs fruits de conversion.