La province de Montpellier a tenu sa récollection annuelle le 28 novembre 2015 au couvent des Sœurs franciscaines du Saint-Esprit à Montpellier. Elle a été prêchée sur la « spécificité du christianisme dans le dialogue interreligieux » par Mgr Pierre Deberge, docteur en théologie, licencié en sciences bibliques, diplômé de l’Université hébraïque de Jérusalem, membre de la Commission biblique pontificale, recteur émérite et doyen émérite de la faculté de théologie de l’Institut catholique  de Toulouse, directeur du Centre universitaire Guilhem-de-Gellone, prélat d’honneur de Sa Sainteté.

L’homme, image de Dieu, fils de Dieu et frère

« Au commencement… » : C’est par ces mots que débute le premier livre de la Bible. Avant d’évoquer l’histoire de la révélation de Dieu dans la vie des hommes, le livre de la Genèse nous invite en effet à regarder vers le « commencement » : commencement du monde, de l’humanité, de son aventure ici-bas, etc. Pour y trouver un éclairage par rapport aux grandes questions de toujours : Qui est l’homme ? Quelle est sa relation à Dieu, à la nature, aux autres, à lui-même ? Pourquoi cette mystérieuse attirance des sexes ? Pourquoi le mal, la souffrance et la mort ?

À l’intérieur des onze premiers chapitres du livre de la Genèse, qui tentent de répondre à ces questions, deux récits abordent plus particulièrement la question de la création du monde. Moins occupés à tenter de reconstituer les origines perdues qu’à révéler le sens profond de l’acte créateur de Dieu, ils ont été rédigés par des hommes et des femmes qui avaient fait auparavant l’expérience de Dieu, comme un Dieu personnel et unique, bien différent des millions de divinités que contenait par exemple le panthéon cananéen. Ce Dieu, qui s’était d’abord révélé à Abraham, Isaac et Jacob, avait ensuite libéré leurs descendants, alors esclaves en Égypte, et il avait fait alliance avec eux.

Reconnu comme un Dieu sauveur, c’est plusieurs siècles après que les hommes et les femmes de la Bible vont confesser son unicité, et le fait qu’il a créé l’univers et tout ce qu’il habite. C’est donc à partir de leur expérience de ce Dieu, de sa proximité avec les hommes, plus particulièrement avec les petits et les pauvres, qu’ils vont penser la création du monde par ce même Dieu dont ils savent déjà qu’il est sauveur, qu’il est fidèle, et qu’on peut compter sur lui. Son nom révélé à Moïse l’atteste : « Je suis celui qui suis », c’est-à-dire celui sur qui on peut compter.

C’est d’autant plus à souligner que lorsqu’on pense à Dieu, on pense plutôt habituellement à un Dieu lointain, étranger à la vie des hommes. Rien de tel dans la Bible, mais un Dieu proche et aimant qui a créé la terre et l’univers, non pour asservir l’humanité, comme c’était le cas dans des mythes dont s’inspireront les auteurs bibliques, mais pour assigner à l’humanité une responsabilité, intimement liée à sa dignité incomparable par rapport au reste du monde créé.

Image et ressemblance de Dieu

Le premier récit de création atteste cette dignité de l’être humain (Gn I, 1-2, 4a). On situe habituellement sa rédaction durant l’Exil à Babylone, au VIe siècle avant Jésus-Christ. Avec la prise de Jérusalem en 587, Israël avait perdu sa terre, son roi et son temple. Exilés à Babylone, les auteurs de ce récit auraient donc eu bien des raisons de douter de leur Dieu, et sans doute aussi de la vie. Or, dans un magnifique poème liturgique, ils affirment que le monde, né de la Parole divine, est beau et bon. Ainsi, à six reprises, un même refrain ponctue les différentes créations : « Et Dieu vit que cela était bon. »

Le sixième jour, le dernier des jours de la création, est de loin le plus développé (Gn I, 26-31). C’est le jour où Dieu crée l’être humain (haadam), après avoir séparé la lumière et les ténèbres, les eaux d’en bas de celles d’en haut pour qu’apparaissent la terre et la mer, et donc aussi le monde végétal et le monde animal. Dans ce récit, rien n’est dit sur le processus de formation de l’être humain. Seule intervient une prise de décision : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il soumette les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toute la terre et toutes les petites bêtes qui remuent sur la terre ! » Cette décision est suivie par un triple : « Dieu (il) créa » :

Dieu créa l’homme (haadam) à son image, à l’image de Dieu, il le créa ; mâle et femelle il les créa. Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre ! »

Gn I, 27-28.

Fleuron des créatures de Dieu, l’être humain se caractérise ici par une ressemblance qui n’appartient pas au reste de la création : il a été « créé à l’image de Dieu ». Considérant que, dans la Bible, le mot « image » peut désigner une statue, une sculpture ou même une idole[1], on admettra qu’en affirmant que l’être humain a été créé à l’image de Dieu, les auteurs de ce magnifique récit mettent en lumière la relation unique qui unit l’humanité à son Créateur. Mais il ne faut pas pour autant sous-estimer la distance qui les sépare, car l’image n’est pas identique à son modèle et elle ne peut être confondue avec lui. Pour certains, la « ressemblance » viendrait donc tempérer ce que l’expression « image de Dieu » pourrait avoir d’excessif. La tension entre l’image et la ressemblance sera même interprétée par certains Pères de l’Église, comme Irénée, Origène et Basile de Césarée, dans le sens d’une vocation de l’humanité à ressembler à l’image qu’elle porte en elle.

À cet aspect s’en ajoute un autre : image de Dieu, l’être humain l’est dans sa différence. C’est ce qu’affirme l’auteur de ce récit qui, jouant sur le singulier et le pluriel, reconnaît que l’image de Dieu est inscrite dans l’humanité par la séparation qui fait surgir l’homme et la femme : « À l’image de Dieu il le créa, mâle et femelle[2] il les créa ». C’est le fondement de la commune dignité de l’homme et de la femme puisque, l’un comme l’autre, ils ont été créés à l’image de Dieu. En conséquence, pour être pleinement image(s) et ressemblance(s) de Dieu, l’homme et la femme doivent accueillir l’unité qui précède leur distinction, et la différence qui, en situant chaque « sexe » dans une nécessaire relation avec un autre que lui-même, les fait être l’un avec l’autre et l’un pour l’autre. Une, l’humanité ne peut donc l’être qu’en accueillant le masculin et le féminin qui la constituent[3].

Dieu bénit ensuite ceux qu’il vient de créer et leur dit : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre ! » C’est la première fois que Dieu s’adresse[4] à une de ses créatures, et il formule alors cinq impératifs qui s’adressent en toute égalité à l’homme et à la femme. Ils concernent la fécondité, la prospérité et la domination de la terre. Fruit de la bénédiction divine, la fécondité à laquelle l’homme et la femme sont appelés conjointement est ainsi présentée comme un don de Dieu. Quant à la domination, associée à l’image de Dieu inscrite au cœur de tout être humain, elle ne s’étend ici ni au ciel, ni au temps, ni aux autres hommes. Comme le suggère le verset 26 qui, au singulier « l’homme », oppose le pluriel « dominent » : « Faisons l’homme à notre image comme notre ressemblance, et qu’ils dominent », c’est ensemble que l’homme et la femme doivent l’exercer.

Au premier abord, le lecteur moderne est cependant surpris de voir le narrateur biblique utiliser des verbes « dominer » et « soumettre » qui semblent suggérer une domination violente, très éloignée aussi de nos préoccupations en matière de développement durable et responsable. Une lecture plus attentive révèle cependant que cette mission de domination ne concerne ni le ciel, ni le temps, ni les autres hommes, pas plus qu’elle ne peut être exercée n’importe comment puisque c’est dans sa manière de dominer que l’être humain engage sa vocation d’homme créé « à l’image et à la ressemblance de Dieu ». Aussi, à l’image du Dieu créateur qui fait émerger la lumière des ténèbres (I, 1-5. 18), puis, sans violence, distingue, sépare, met de l’ordre dans le chaos primitif (I, 4. 6-7. 14-15), la domination exercée par l’humanité est au service de l’épanouissement de la création et de sa mise en ordre pacifique. Loin d’être une seigneurie illimitée et totalisante sur les animaux et la terre, le pouvoir des humains est ainsi assorti d’une responsabilité dont la mise en œuvre est conditionnée par le rappel que rien ne lui a été confié qui ne soit d’abord l’œuvre de Dieu (cf. Ps VIII, 4-7).

Ajoutons à ces réflexions une autre particularité du texte biblique : aussi bien les animaux que les humains reçoivent une nourriture végétarienne, ce qui, de la part des hommes, suppose une forme non violente de domination sur le monde animal[5]. Par ailleurs, si les animaux reçoivent « toute herbe murissante » (I, 30), de sorte qu’ayant brouté à un endroit ils s’en vont chercher leur nourriture ailleurs, les humains reçoivent « toute herbe portant semence (…) et tout arbre dont le fruit porte sa semence » (I, 29). Or, qu’à deux reprises, il soit question de « semence » pour les êtres humains n’est pas neutre car, à la différence des animaux, ils savent qu’un fruit ou une plante contient une semence et qu’ils peuvent la semer pour qu’eux-mêmes et leurs propres enfants aient de la nourriture dans l’avenir. Dans ce contexte, on peut donc affirmer que la soumission de la terre, vécue comme une gérance, exige des êtres humains qu’ils fassent œuvre de responsabilité par rapport au monde végétal de sorte que chacun, aujourd’hui et demain, ait de quoi manger.

Dernière remarque, même si la création de l’humanité peut être considérée comme le sommet de l’œuvre créatrice de Dieu, elle n’en est pas le terme puisqu’elle est orientée vers le septième jour lorsque, après lui avoir confié la gérance de la terre, Dieu se retire et va se reposer de « toute l’œuvre qu’il avait créée pour faire[6] » (II, 2), comme si le « repos » était le lieu d’une autre œuvre, accomplissement du travail qui précède. Puis, comme il l’avait fait pour les oiseaux et les humains (I, 22. 28), Dieu bénit ce jour qui devient ainsi un jour de fécondité. Travail et repos reçoivent ainsi leur temps déterminé : le travail pour produire, le repos pour apprécier ce qui a été réalisé, ne pas se laisser prendre au piège de l’activisme et jouir de la pleine fécondité de ce que l’on a fait dès lors qu’on le remet entre les mains du Maître de la création.

On notera également que ce jour de repos, compris comme temps pour Dieu, se caractérise, en Ex XX, 9-11, par une obligation de repos qui ne concerne pas seulement celui qui doit cesser son travail le septième jour, mais aussi celles et ceux qui dépendent de lui ou travaillent à son service, y compris les étrangers, situés ici après les animaux comme pour insister sur le fait que, même eux, ont droit au repos, car il ne s’agit pas seulement de s’arrêter de travailler, mais d’offrir aux autres la possibilité de le faire. Que cette obligation, à forte coloration sociale, soit suivie dans la version du Deutéronome (Dt V, 12-15) par le rappel de la libération d’Égypte, met également en lumière la dimension salvifique et libératrice de ce jour consacré à Dieu.

Fils de Dieu et frères

Avec la venue de Jésus, sommet de la révélation biblique, c’est un autre aspect de la dignité de l’être humain qui va être mis en lumière : sa filiation divine. Avant qu’il en soit question dans les évangiles, elle apparait déjà dans les lettres de Paul, en relation avec l’œuvre de l’Esprit-Saint dans le cœur du baptisé.

Fils, vous l’êtes bien : Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils, qui crie : Abba, Père ! Tu n’es donc plus esclave, mais fils ; et comme fils, tu es aussi héritier : c’est l’œuvre de Dieu.

Ga IV, 6-7.

Vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs[7]et par lequel nous crions : Abba, Père.

Rm VIII, 15.

C’est un aspect important de la manière dont l’apôtre Paul interprète l’action de l’Esprit dans la vie du croyant. Il fait éclore la prière du baptisé pour qu’elle épouse celle du Fils[8]. En lui donnant de comprendre que la prière, sous toutes ses formes, n’est autre que le déploiement sans fin de cette invocation : « Abba, Père », il entend faire de cette prière, en sa genèse même, un désir accordé aux vues de Dieu, et non un moyen pour essayer d’infléchir la volonté divine selon son désir. À la source de la prière chrétienne, l’Esprit du Ressuscité envahit donc la vie des baptisés pour qu’ils se reçoivent de Dieu, comme du Père qui, seul, peut les faire naître à eux-mêmes. Aussi cette invocation : « Abba, Père » n’a-t-elle toute sa vérité que lorsqu’elle est prononcée dans l’accueil de la fraternité et de la communion reçues du Christ. Rien d’étonnant donc si, pour lutter contre l’esprit de parti, les vaines gloires et les intérêts particuliers, les baptisés sont constamment invités à se revêtir des sentiments du Christ :

Ayez un même amour, un même cœur ; recherchez l’unité ; ne faites rien par rivalité, rien par gloriole, mais, avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous. Que chacun ne regarde pas à soi seulement, mais aussi aux autres. Comportez-vous ainsi entre vous, comme on le fait en Jésus-Christ: lui qui est de condition divine n’a pas considéré[9] comme une proie d’être l’égal de Dieu, mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et, par son aspect, il était reconnu comme un homme ; il s’est abaissé devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix. C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé et lui a conféré le Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue proclame que le Seigneur, c’est Jésus Christ à la gloire du Père.

Ph II, 2-11.

En invitant chaque baptisé à se comporter au sein de sa communauté chrétienne dans la fidélité au Christ Jésus qui s’est abaissé et s’est fait obéissant jusqu’à la mort sur la croix, Paul entend poser ici le critère ultime et décisif pour une vie communautaire réellement chrétienne (Ph II, 5)[10]. À cet effet, il rappelle que la communion requise des baptisés ne peut être que le reflet de la communion trinitaire qui se révèle sur la croix. Il n’y a donc pas d’autre exigence pour le baptisé que de revêtir les sentiments du Christ qui, en s’abaissant et en s’humiliant a « tué le mur de la haine » (Ep II, 14-18) et réconcilié l’humanité avec Dieu et avec elle-même « par le sang de la croix » (Col I, 20). En vertu de leur communion au Corps et au Sang du Christ, les baptisés doivent donc briller comme des « sources de lumière » (Ph II, 14-15), et constituer des communautés qui, par la qualité de leur vie, témoignent de la passion de Dieu pour l’homme. En dépassant les clivages sociaux ou culturels, en apprenant à vivre ensemble, en partageant et en se pardonnant mutuellement, ils doivent être en effet les témoins de la force de l’amour et du pardon de Dieu qui réconcilie et unit les hommes plus fortement que les oppositions ou les différences ne les divisent. D’où ces différentes recommandations de Paul dans la lettre aux Romains :

Que votre charité soit sans feinte, détestant le mal, solidement attachés au bien ; que l’amour fraternel vous lie d’affection entre vous, chacun regardant les autres comme plus méritants, d’un zèle sans nonchalance, dans la ferveur de l’esprit, au service du Seigneur. (…) Bénissez ceux qui vous persécutent ; bénissez, ne maudissez pas. Réjouissez-vous avec qui est dans la joie, pleurez avec qui pleure. Pleins d’une égale complaisance pour tous, sans vous complaire dans l’orgueil, attirez plutôt par ce qui est humble, ne vous complaisez pas dans votre propre sagesse. Sans rendre à personne le mal pour le mal, ayant à cœur ce qui est bien devant tous les hommes, en paix avec tous si possible, autant qu’il dépend de vous, sans vous faire justice à vous-mêmes. (…) Bien plutôt, si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ; s’il a soif, donne-lui à boire. (…) Ne te laisse pas vaincre par le mal, sois vainqueur du mal par le bien. (…) N’ayez de dette envers personne, sinon celle de l’amour mutuel. Car celui qui aime autrui a de ce fait accompli la loi.

Rm XII, 9-13, 8.

De ces différentes recommandations, découle une certaine manière de concevoir la liberté chrétienne, toute idée d’une liberté individuelle, sans référence à l’appartenance au Corps du Christ (contexte communautaire ou ecclésial), étant contraire à la pensée de Paul. À l’inverse, lorsque le souci du bien d’autrui[11] et de l’édification de la communauté vient éclairer le travail de la liberté (1 Co X, 23 ; VIII, 11), c’est alors que se réalise ce que Paul dit de l’Église, Corps du Christ, où chaque membre porte le souci de l’ensemble et où l’ensemble est essentiel à chaque membre (1 Co XII, 14 sq ; Rm XII, 3-8)[12].

Si elle interdit tout différend entre frères (1 Co VI, 6), la « foi agissant par la charité » (Ga V, 6[13]) se caractérise alors par une communion et une solidarité de tous les jours qui se traduisent à travers des attitudes d’attention, de réconfort, de soutien, de service et de pardon mutuels : il s’agit d’être accueillants les uns pour les autres (Rm XV, 7) ; de porter les fardeaux les uns des autres (Ga VI, 2) ; de se réconforter les uns les autres (1 Th V, 11) ; de se mettre au service les uns des autres (Ga V, 13) ; de se supporter les uns les autres et de se pardonner mutuellement (Col III, 13), etc. Il importe également de soutenir les membres les plus faibles de la communauté, et de rétablir, avec patience et douceur (Ga VI, 1), ceux qui se sont égarés (1 Th V, 14).

Le partage des richesses matérielles et l’entraide sont les signes de la fraternité qui unit les membres des communautés pauliniennes. Ils peuvent être vécus au sein d’une même communauté (Rm XII, 13), mais ils peuvent aussi s’étendre et s’ouvrir à d’autres communautés. On en a un magnifique exemple avec la collecte que Paul entreprend en faveur de la communauté de Jérusalem[14]. La communion concrète et fraternelle de l’Église locale s’ouvre alors aux dimensions de l’Église universelle. Aussi bien à travers l’entraide matérielle et pécuniaire qu’à travers le « partage des souffrances et des consolations » d’une communauté ou d’un frère[15], les baptisés manifestent leur pleine communion au Corps du Christ. Car c’est dans la mesure où ils vivent, de manière concrète, la fraternité qui les unit aux autres membres de leur communauté, qu’ils annoncent et réalisent ce qu’ils vivent et reçoivent lorsqu’ils communient au Corps et au Sang du Christ.

Il n’est d’ailleurs pas indifférent que Paul utilise le même terme « communion » pour désigner le repas eucharistique et le partage des biens matériels !

Dieu s’est fait homme pour que nous devenions Dieu, sauvés par le don du Fils

Durant ce deuxième entretien, j’évoquerai ce qui nous différencie essentiellement des autres religions : l’incarnation du Fils de Dieu, venu sauver l’humanité du mal, du péché et de la mort ; un événement qui échappe à la simple raison humaine mais qui s’inscrit dans le cadre du dessein de Dieu :

Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis aux pères par les prophètes, Dieu, en ces temps qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils, qu’il a établi héritier de toutes choses, par qui aussi il fait les siècles. Resplendissement de sa gloire, efficience de sa substance, ce Fils qui soutient l’univers par sa parole puissante, ayant accompli la purification des péchés, s’est assis à la droite de la Majesté dans les hauteurs, devenu d’autant supérieur aux anges que le nom qu’il a reçu en héritage est incomparable aux leurs.

He I, 1-4.

En ceci s’est manifesté l’amour de Dieu pour nous : Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde afin que nous vivions par lui. En ceci consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiation pour nos péchés.

1 Jn IV, 9.

Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons contemplé sa gloire, gloire qui tient de son Père comme Fils unique pleine de grâce et de vérité. (…) Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est tourné vers le Père, lui, l’a fait connaître.

Jn I, 14.18.

I. Jésus, fils de Dieu fait homme, vrai visage de Dieu

Nous sommes ici au cœur de notre foi, de ce que nous fêterons dans un peu moins d’un mois : la naissance du Fils de Dieu fait homme d’une vierge, qui plus est, dans un endroit « minable ». Cette incarnation fonde la dignité des corps que nous sommes (1 Co VI, 12-19) et donne à nos existences terrestres une importance singulière, car, si nous ne sommes pas du monde, nous ne devons pas pour autant désertés ce monde où Dieu s’est incarné.

Il n’en est pas moins vrai que Jésus bouleversera toutes les images que l’on se faisait de Dieu, du Messie, du Fils de l’homme. De ce bouleversement, en seront le signe : son attitude vis-à-vis des pécheurs et des publicains chez qui il va (Zachée), avec qui il mange (Lc XV, 1 sq) ou qu’il n’hésite pas à appeler à sa suite (Matthieu) ; son attitude vis-à-vis de la Torah : « On vous a dit, moi je vous dis » (Mt V-VII) ou ses guérisons le jour du sabbat ; son rejet du Temple de Jérusalem, devenu une caverne de bandits et où il chasse les vendeurs et les changeurs (Mc XI, 15-19) ; ce qu’il dit du Règne de Dieu à venir où les premiers seront les derniers, et où les prostituées et les publicains nous précéderont. On se souvient ici de la parabole du publicain et du pharisien (Lc XVIII, 9-14).

Cette singularité de Jésus ne se comprend qu’à la lumière du lien privilégié qui l’unit à son Père qu’il appelle Abba (« papa », Mc XIV, 36), ce qui dénote une familiarité avec Dieu tout à fait inconcevable alors ! Le regard constamment fixé sur lui, cherchant toujours à mieux comprendre dans la prière, la nature de son dessein sur les hommes et sur lui-même, Jésus vit entièrement avec et pour son Père. En découle une façon d’être qui rend vaines toutes les tentatives de lui donner un titre ou de le faire entrer dans un cadre de pensée pré-existant : Prophète, Sage, Fils de l’homme, Fils de David, Fils de Dieu, Messie, etc. Il est à la fois tout cela, et en même temps il est tout autre !

Parce qu’il vit constamment en relation avec son Père, au point qu’il n’hésite pas à dire que sa « nourriture est de faire sa volonté » (Jn IV, 34), Jésus vit aussi tout entier tourné vers les hommes. C’est pour cela qu’il guérit des malades, touche des lépreux, nourrit des affamés, prend la défense des enfants, intercède en faveur de femmes prostituées et adultères, commande d’aimer ses ennemis, se range du côté des pauvres et des déshérités, s’assoit à la table des publicains et des pécheurs, etc. Avec une seule obsession : qu’on reconnaisse le visage de Dieu qu’il est venu révéler. Peu de temps avant son arrestation, à Philippe qui le suppliait : « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit ! », Jésus aura cette réponse où l’on devine une terrible détresse : « Je suis avec vous depuis si longtemps, et cependant, Philippe, tu ne m’as pas reconnu ! Celui qui m’a vu a vu le Père. Pourquoi dis-tu : “Montre-nous le Père ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ?” » (Jn XIV, 8-10).

C’est aussi son Père que Jésus évoque dans ses paraboles qui, davantage que la vie en Galilée, reflètent aussi la venue du Règne de Dieu[16], dont il est le messager (Mc I, 14), et son impact sur les réalités quotidiennes ; des paraboles où Jésus annonce la bonté et la miséricorde de Dieu qui font éclater les limites des justices humaines. Ainsi en est-il de ce père, qui fait la fête, au retour de son fils qui vient pourtant de dilapider sa part d’héritage (Lc XV, 11 sq) ; de ce maître qui fait cadeau à l’un de ses serviteurs d’une dette inimaginable (Mt XVIII, 23 sq) ; de ce Samaritain — un hérétique ! —, qui prend soin d’un homme qu’un prêtre et un lévite ont laissé à demi mort (Lc X, 29 sq) ; de ce roi, qui invite aux noces de son fils les exclus ou les marginaux de la région (Mt XXI, 9 sq) ; de ce propriétaire qui envoie son fils chez ses vignerons en révolte (Mt XXI, 33 sq), etc. Chaque fois, c’est la Seigneurie paradoxale de Dieu sur le monde, et l’inouï de sa miséricorde, que Jésus donne à voir.

En sont l’illustration les nombreux passages où l’on voit Jésus être « pris de pitié » (remué jusqu’aux entrailles) lorsqu’il rencontre un lépreux (Mc I, 41) ou voit la douleur d’une mère — veuve de surcroit — qui a perdu son fils unique (Lc VII, 13)[17]. Jésus a également « pitié » des malades (Mc XIV, 14), de la foule affamée (Mt XV, 32), de deux aveugles qui implorent sa miséricorde (Mt XX, 34), de celles et ceux qui viennent à sa rencontre, telles des brebis sans berger (Mc VI, 34). Au tombeau de son ami Lazare, il est aussi pris d’émotion et il pleure (Jn XI, 35. 38). Et beaucoup viennent à sa rencontre en criant : « Seigneur aie pitié de moi » ou « aie pitié de nous » (Mt IX, 27 ; Mc X, 47 sq)[18].

Mais ce que voient les adversaires de Jésus, c’est un prophète qui, en Galilée ou lors des fêtes de pèlerinage à Jérusalem, remue une populace enthousiaste, donc un homme dangereux. Dès le début de son ministère public, l’évangéliste Marc évoque en effet les menaces qui pèsent sur Jésus. La première mention d’un complot (Mc III, 6) fait suite à cinq controverses où Jésus se présente comme le Fils de l’homme qui a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre, l’Époux qui vient inaugurer les noces de Dieu avec l’humanité, le Maître du sabbat (Mc II, 10, 19, 28). De telles prétentions ne peuvent que hérisser ceux qui détiennent quelque pouvoir religieux. Car, en pardonnant les péchés, Jésus se présente comme le Messie pleinement associé à la puissance de Dieu, en même temps qu’il renverse le système sacrificiel établi pour obtenir le pardon des péchés. En allant manger avec les publicains, et en s’exposant aux souillures que comporte tout contact avec les pécheurs, il s’affranchit des règles de pureté et des discriminations sociales ou religieuses qu’elles entraînent, et il enseigne que le devoir du pardon et de la réconciliation passe avant toute règle de séparation ou d’exclusion. Enfin, en rétablissant le sabbat comme temps de libération, au service de l’humanité, Jésus subordonne toutes les pratiques morales et religieuses au bien de l’homme : « Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat » (Mc II, 27).

Et lorsque Jésus, pressentant la destinée de souffrance qui l’attend, commencera à avertir ses disciples, on verra Pierre le réprimander car il n’est pas possible que le Messie meure (VIII, 27 sq). On se souvient également ici du désarroi des disciples d’Emmaüs (Lc XXIV, 21).

II. La croix du Crucifié ressuscité

Jusque dans les heures tragiques de la Passion, Jésus sera le messager inlassable de la miséricorde de Dieu. Dans l’évangile de Luc, une fois arrêté, on le voit guérir l’oreille du serviteur du grand prêtre (XXII, 51), puis poser un regard d’amour et de pardon sur Pierre qui vient de le renier (XXII, 61)[19]. Ensuite, il accueille la prière du bon larron (XXIII, 43) après avoir prié pour ceux qui le crucifient (XXIII, 34). Cette prière : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font[20] », que Luc est le seul à mentionner (Lc XXIII, 33), révèle en effet la nature de la toute-puissance de Dieu, manifestée ici comme toute puissance d’Amour. À travers ce pardon demandé par Jésus à son Père on découvre en effet qu’il est un Dieu qui n’éprouve pas de haine pour les hommes, mais qui, devant leur refus d’accueillir son Fils, maintient sa bienveillance à leur égard, lui donnant la forme suprême du pardon.

Au lieu du mal pour le mal qui est de règle chez les hommes, il y a donc sur la croix un Bien pour un Mal. Jésus s’est monté plus fort que l’angoisse de la mort, plus fort que la violence des hommes. Le Mal qui l’a condamné n’a pu altérer son cœur de Fils et de Frère. Signe de sa victoire par effacement et don total de soi, la prière de Jésus pour ses bourreaux indique l’humanité nouvelle qui est en train de poindre. Et l’on comprend aussi qu’en s’offrant, dans un ultime acte d’amour, à la violence de ceux qui le crucifient, Jésus sauve l’humanité du cercle infernal de la violence. Si l’on peut alors parler d’une victoire du Christ sur le monde, cette victoire ne se réalise donc pas dans l’abandon du monde, mais dans un amour radical du monde : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé » (Jn III, 16).

Bouleversé par cette « révélation » (Ga I, 16) qui le touche au cœur même de ce qui était la raison principale de son opposition à l’Église de Dieu qu’il persécutait, Paul écrira aux chrétiens de Corinthe :

La parole de la croix (illuminée par la résurrection) est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui sont en train d’être sauvés, pour nous, elle est puissance de Dieu. (…) Les Juifs demandent des miracles et les Grecs recherchent la sagesse ; mais nous, nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs, il est Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.

1 Co I, 18, 22-25.

Voilà qui est capital : la mort de Jésus sur la croix, comprise par les hommes comme signe de faiblesse et d’anéantissement, met à jamais en échec toutes les représentations que l’être humain peut se faire de Dieu, ainsi que toutes les utilisations que l’on faire de lui, en n’hésitant pas à tuer en son nom. En même temps, elle donne accès à une nouvelle connaissance de ce Dieu (1 Co I, 23-25 ; 2 Co XIII, 4) car Celui que Juifs et Grecs croyaient connaître et dominer, est un Dieu qui se manifeste au cœur de l’humanité là où le plus horrible revêt, par la mort du Fils comprise comme mort d’oblativité (Ga I, 4 ; II, 20 ; Ph II, 8), la forme la plus extrême de l’Amour. Parce qu’elle proclame sur Dieu le contraire de ce que l’on conçoit et comprend habituellement de lui, la « parole de la croix » fait donc éclater les limites de la sagesse et de la raison lorsqu’elles prétendent identifier Dieu.

Signe de contradiction par rapport aux fausses valeurs sur lesquelles on construit parfois sa vie, la mort du crucifié-ressuscité apparaît également à jamais comme un signe d’espérance car, en elle, tous les maux, toutes les horreurs, tous les malheurs de ce monde ont été saisis par l’Amour éternel de Dieu. Sur la croix,,le Fils de Dieu fait homme, au plus près du plus pauvre des hommes a en effet rejoint le cri des victimes de la violence des hommes et des désespérés d’hier et d’aujourd’hui qui meurent en criant, eux aussi : « Pourquoi ? » Il s’est dessaisi, dépossédé de tout ce qui pouvait lui apporter sécurité et protection. Il a surmonté la tentation de ne vivre que pour lui, de ne vivre que sur l’horizon fermé de ce monde. En conséquence, si « la croix est l’excès de la honte, elle est pour nous le témoignage que, quelle que soit l’abjection dans laquelle un homme puisse tomber, en elle il trouvera la croix du Christ, lui qui s’est abaissé, humilié (Ph II, 8), pour compatir avec lui[21]. »

Conclusion

Que conclure ? Que, pour celui qui veut témoigner du Fils de Dieu fait homme, il n’y a pas d’autre chemin que celui de la croix : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’évangile la sauvera » (Mc VIII, 34-15). On a parfois perçu dans cette exhortation le signe d’un mépris de la vie ou d’une glorification de la souffrance de la part de Jésus. Mais si la Croix du Christ, illuminée par la Résurrection, est le signe suprême de la liberté du Fils de Dieu fait homme qui, dans la fidélité à sa mission salvifique, se livre à la violence des hommes et décide d’aller jusqu’au bout de l’Amour (Jn XV, 13) ; si la Croix est aussi le signe du pouvoir qui se fait service (Mc X, 45), de la sagesse divine qui confond l’intelligence des hommes (Mc VIII, 33 ; 1 Co I, 18-25), du pardon qui l’emporte sur la violence (Lc XXIII, 34), de la confiance en Dieu qui dépasse la souffrance et la peur de la mort (Lc XXIII, 46), etc., comment ne pas comprendre qu’en « prenant sa croix », ce n’est pas de mépris de la vie qu’il s’agit, mais de renoncement à ce qui empêche de vivre, et qui infecte souvent notre existence et notre relation aux autres (jalousies, rancunes, soif de pouvoir ou de reconnaissance, etc.).

Enfin, la révélation de l’amour de Dieu en son Fils crucifié offre une profondeur, une ampleur de regard qui empêche de se laisser décourager et anéantir par le caractère pénible de ce que l’on vit : échecs, maladies, souffrances, persécutions. Car c’est un fait, « si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui qui n’a pas épargné son propre Fils mais l’a livré pour nous tous, comment, avec son Fils, ne nous donnerait-il pas tout ?… Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La détresse, l’angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le danger, le glaive… Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rm VIII, 21-33).

Il est important de savoir ceci : je peux toujours encore espérer, même si, apparemment, pour ma vie ou pour le moment historique que je suis en train de vivre, je n’ai plus rien à espérer. Seule la grande espérance-certitude que, malgré tous les échecs, ma vie personnelle et l’histoire dans son ensemble sont gardées dans le pouvoir indestructible de l’Amour et qui, grâce à lui, ont pour lui un sens et une importance, seule une telle espérance peut dans ce cas donner encore le courage d’agir et de poursuivre [22].

Mgr Pierre Deberge.



 

[1] Voir Nb 33,52 ;  1 S 6,5 ; 2 R 11,18, Am 5,26, Ez 7,20 etc.

[2] Dans la Bible, ces substantifs sont utilisés indistinctement pour les êtres humains et pour les animaux (Gn 6,19 ; 7,3 ; 34,25 etc.). Les termes « homme » et femme » n’apparaîtront que dans le deuxième chapitre du livre de la Genèse avec la première parole d’Adam (Gn 2,23).

[3] « Là où la relation homme-femme est faussée ou détériorée, c’est donc Dieu lui-même qui est défiguré, et c’est l’accès à son visage qui est brouillé », Anne-Marie PELLETIER, Le signe de la femme, op.cit., p.37

[4] Si, de toutes les créatures divines, l’être humain est la seule à qui Dieu parle, c’est qu’il y a une affinité entre eux. Sans nier la dépendance radicale de l’être humain à l’égard de Celui qui l’a créé « à son image », cette affinité est le signe que l’être humain, en son être profond, est relié au mystère de Dieu et donc aussi que, créé par Dieu, il est fait pour Dieu. Rien d’étonnant donc si, tout au long de la tradition chrétienne, de nombreux auteurs traduiront  le lien qui unit l’être humain à Dieu en termes de manque, d’ouverture et de désir : ‘Tu nous as fait pour toi, Seigneur  et notre cœur est inquiet tant qu’il ne repose en toi » ( Saint Augustin, Confessions, I,1,2); « La Gloire de Dieu c’est l’homme vivant et la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu » (Saint Irénée, Contre les hérésies, IV,20,7). Bien avant, nombre de psaumes évoquent à la fois l’émerveillement de l’être humain devant la mission que Dieu lui a assignée et le désir de la rencontre que rien ne semble assouvir (Ps 42,2-3 ; 62,2-4 ; 69,17 ; 85,15). 

[5] Ce n’est qu’après le déluge que la nourriture animale sera concédée aux êtres humains, à condition de ne pas s’approprier la vie des animaux en buvant leur sang (9,2-6). Tout au long de la Bible, notamment à l’horizon de l’ère messianique (Is 11,6-9), demeurera cependant l’espérance d’une réconciliation entre les hommes et le monde animal.

[6] On connaît les mythes anciens au sujet des dieux fatigués et épuisés par l’œuvre de création, devenant du même coup des dieux fatigués et épuisés. Rien de tel ici. 

[7] Pour traduire la nature de la filiation reçue de la mort et de la résurrection du Christ, Paul, comme cela a déjà été évoqué, utilise ici une expression « fils adoptif » (huiothesia) qu’il emprunte à la langue juridique hellénistique. Ce faisant, tout en reconnaissant le caractère unique de la filiation divine de Jésus, il établit un lien très fort entre don de l’Esprit et participation à cette filiation divine. 

[8] À la source même de la prière chrétienne, l’Esprit  vient même à notre secours lorsque nous ne savons pas ou plus comment prier : « L’Esprit aussi vient en aide à notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut ; mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en gémissements inexprimables, et Celui qui scrute les cœurs sait quelle est l’intention de l’Esprit » (Rm 8, 26-27). Attention cependant, cette prière de l’Esprit, au cœur de la vie baptismale, n’est pas une substitution de Dieu à la liberté des baptisés. Mais,  par l’Esprit, le Père nous devient intérieur, non pas en prenant notre place, mais à la manière d’un espace de liberté. C’est la communication d’un dynamisme, d’une faculté d’action, pour qu’à notre tour nous puissions crier « Abba, Père ! ».

[9] À la lecture de cette exhortation, on voit bien que l’humilité requise chez les chrétiens de Philippes fait écho à l’abaissement du Christ qui « s’est humilié », et l’impératif « considérez les autres » répond à l’indicatif « lui qui est de condition divine n’a pas considéré…». En conséquence, la vie du baptisé est arrachement à toute volonté de puissance (Ph 2,6), service et mise à la disposition des autres (Ph 2,7), don total jusqu’à la perte de soi (Ph 2,8), bref, imitation du Christ.

[10] Voir également 1 Th 5,14 ; Col 3,9-15 ; Ep 4,1-6

[11] Notamment, « du frère faible pour qui le Christ est mort » (1 Co 8,11). Voir également 1 Th 5,14 ; Rm 14.

[12] Le devoir de renoncer à sa propre liberté, pour ne pas être une occasion de scandale, ou de chute pour ceux qui ne seraient pas en capacité de comprendre toutes les conséquences de la liberté reçue du Christ, peut alors s’imposer (1 Co 8,1-13).

[13] Une expression caractéristique de Paul qui souligne aussi le dynamisme de la foi qui, née en réponse à l’amour premier de Dieu ne peut donc exister en dehors de l’amour reçu, partagé et donné (cf. 1Jn ; Jc).

[14] Ac 11, 27-30 ; 1 Co 16,1ss ; 2 Co 8,1-4 ; Rm 15,25-32.

[15] Paul l’évoque également à son sujet : Ph 4,14-15.

[16] La royauté de Dieu est un thème central de la piété juive. Dieu est roi parce qu’il a créé la terre et qu’il conduit l’histoire de son peuple : « Je t’exalte, ô Roi, mon Dieu, je bénis ton nom toujours et à jamais…Que toutes tes œuvres te rendent grâce, Yahvé, que tes fidèles te bénissent, qu’ils disent la gloire de ton règne, qu’ils parlent de ta prouesse, pour faire savoir aux fils d’Adam tes prouesses, la splendeur de gloire de ton règne ! Ton règne, un règne pour tous les siècles, ton empire pour les âges des âges ! » (Ps 145,1.10-13). Après le drame de l’exil, les persécutions d’Antiochus Epiphane et l’occupation romaine, on attendait, à l’époque de Jésus, une intervention divine, décisive, qui rétablirait le « Règne de Dieu ». En fonction des sensibilités, la venue du « Règne de Dieu » coïnciderait avec la libération de l’occupant romain, la fin du monde, l’éviction totale du mal, la résurrection des morts et la reconnaissance universelle de Dieu dans sa sainteté. C’est un tout autre règne de Dieu qu’annoncera Jésus. 

[17] Croisant un cortège funèbre qui porte en terre un mort, « un fils unique dont la mère était veuve », Jésus, « pris de pitié » (litt. remué jusqu’aux entrailles), fait preuve d’une délicatesse extrême, et manifeste le pouvoir sur la mort qui est le sien (Lc 7,11-17).

[18] Les guérisons miraculeuses manifestent également la miséricorde de Dieu. A travers elles, Jésus se fait l’instrument d’un Dieu bouleversé par le malheur d’hommes et de femmes blessés et mutilés dans leur humanité (Mc 1,31 ; Mt 20,34). Alors que la maladie était alors considérée comme la conséquence du péché, que fait le Fils de Dieu fait homme ? Il la combat, ainsi que les souffrance et les marginalisations ou exclusions qu’elle entraine. Il guérit donc des aveugles, des paralytiques, des lépreux, des sourds-muets, des malades mentaux, des possédés, etc. Ses guérisons reflètent sa proximité avec Dieu et la puissance qui l’habite.

Dans ce contexte, à l’encontre de certaines interprétations de la loi de Moïse, il n’hésite pas à guérir le jour du sabbat (Mc 2,27 ; 3,2-4 ; Lc 13,1), et à toucher des personnes malades, notamment des lépreux (Mc 1,40-45), au risque d’être perçu comme un homme impur. Pour le messager de la miséricorde divine, le devoir de guérir ou de secourir est un devoir d’humanité dont personne, s’il est en mesure de le faire, ne peut se dispenser. Tout en se distinguant des pratiques juives et païennes, les guérisons opérées par Jésus déploient ainsi le pouvoir salvifique de la miséricorde de Dieudans les impasses où l’homme se trouve jeté par la maladie, le handicap et toutes sortes de maux.

[19] À l’opposé d'une condamnation sans appel, ce regard doit être relié à l'avertissement et à la promesse que Jésus avait faits à Pierre (Lc 22,31-34). Il est le signe du pardon que Jésus accorde à celui qui vient de le renier.

[20] « On affirme souvent que Jésus a pardonné à ceux qui le tuaient. Ce n’est pas exactement cela. Jésus demande au Père de leur pardonner. Leur pardonner eût été pour Jésus prendre un certain ascendant sur eux et se ranger du côté du Père, face à ses adversaires. Prier pour eux, c’est se mettre à leurs côtés, face à son Père auprès duquel il plaide les circonstances atténuantes pour ceux qui le mettent à mort B. Rey, C’est toi mon Dieu. Le Dieu de Jésus. Paris, Cerf, 2006, p.106. « Nous sommes en présence  du Fils qui intercède pour les pécheurs. Aux abords de la mort, Jésus annonce le Règne d’un Dieu venu chercher et sauver ceux qui sont perdus. A ce moment-là, les plus perdus, les plus éloignés de son Père, sont ceux qui ont décrété sa mort », ibid.

[21] E. Bianchi, Vivre, c’est le Christ. La lettre aux Philippiens, MédiasPaul, Paris-Montréal, 2007, p.84. On pourrait écrire également : « Si la croix est l’excès de l’amour, elle est pour nous le témoignage que quelle que soit l’épreuve, le doute ou l’échec dans lequel un homme peut se trouver, en elle il trouvera le Christ qui s’est abaissé, humilié pour compatir avec lui. »

[22] Benoit XVI, Sauvés dans l’espérance §35.

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