Présentation

Les Pères de l’Église sont des commentateurs et des interprètes de la Bible. L’Écriture sainte, dont le canon est fixé au IIIe siècle leur apparaît comme un tout dont les parties s’éclairent mutuellement, la clé d’interprétation de toute l’Écriture étant le Christ. Saint Augustin dira à propos des deux testaments : « Le Nouveau est caché dans l’Ancien, l’Ancien est révélé dans le Nouveau ». La révélation divine est une, même si elle se déploie en étapes successives. Les Pères appellent les initiatives divines manifestées dans l’histoire « l’économie du salut ».

Pour déchiffrer le sens des Écritures, les Pères, comme le faisait le judaïsme, recourent à quatre types de lecture :

- littérale

- morale ou ‘tropologique’

- allégorique

- anagogique ou mystique.

Exemple : quand il est question de Jérusalem, « les quatre figures se trouveront réunies, si bien que la même Jérusalem pourra revêtir quatre acceptions différentes : au sens historique, elle sera la cité des Hébreux ; au sens allégorique, l’Église du Christ ; au sens anagogique, la cité céleste, ‘qui est notre mère à tous’ ; au sens tropologique, l’âme humaine » (Jean Cassien, XIVe Conférence, 8).

L’exégèse typologique met toujours face à face une figure de l’Ancien Testament et son accomplissement dans le Nouveau. La clé d’interprétation des Écritures est le Christ. Jésus lui-même a dit « Je ne suis pas venu abolir la loi ou les prophètes, mais accomplir pleinement » (Mt 5, 17). Le Premier Testament est promesse, le Nouveau est accomplissement. Nous lisons en Hébreux 11, 39-40 : Les hommes de l’Ancien testament « n’ont pas obtenu la réalisation de la promesse… Ils ne devaient pas arriver sans nous à l’accomplissement ».

Ainsi, par exemple, le sacrifice d’Isaac est une figure (un type) du sacrifice du Christ. Le passage de la Mer Rouge est une figure de la Pâque du Christ. Le serpent d’airain dressé dans le désert par Moïse est une figure de Jésus élevé sur la croix. Le prophète de l’Ancien Testament (Isaïe 61, 1 : l’Esprit du Seigneur est sur moi’) est la figure du Prophète ultime qu’est Jésus : « Aujourd’hui cette Écriture est accomplie » (Lc 4, 21).

Saint Paul écrivait aux Romains 5, 14: « Adam est la figure (typos) de celui qui doit venir ». Nous comprenons ainsi l’unité de la révélation divine dans l’histoire. Tout converge vers le Christ. Le Christ est l’achèvement, la pleine réalisation du projet de Dieu, lui est « le même hier et aujourd’hui et pour l’éternité » (He 13, 8).

Nombreux sont les textes des Pères qui peuvent illustrer le rapport figure – accomplissement.

Dans La Cité de Dieu, saint Augustin joue sur l’antithèse Jérusalem – Babylone. La première est la figure de la cité de Dieu, la seconde est la figure de la cité terrestre. Civ. 20,36-21,37: « Le royaume terrestre (d’Israël) fut la figure du royaume spirituel. Là fut fondée Jérusalem, la très illustre cité de Dieu, cité esclave qui annonçait la cité libre, appelée Jérusalem céleste, mot hébreu qui signifie vision de paix. Cette dernière a pour citoyens tous les hommes qui furent, sont et seront sanctifiés, ainsi que tous les esprits sanctifiés... Cependant, la cité juive fut réduite en captivité et une grande partie de ses citoyens furent emmenés à Babylone. Or, de même que Jérusalem désigne la cité et la société des justes, de même Babylone désigne la cité et la société des injustes. De fait, ce mot veut dire confusion... »

Tertullien, De praescriptione 13, 1-6, en parlant de la « règle de la foi » montre que le verbe était présent dans l’Ancien testament sous les figures des patriarches, des prophètes avant de prendre chair : « Il n’y a qu’un seul Dieu qui n’est autre que le Créateur du monde; que c’est lui qui a tiré l’univers du néant par son Verbe émis (emissum) avant toutes choses ; 3. que ce Verbe fut appelé son Fils, qu’au nom de Dieu il apparut sous diverses figures aux patriarches, qu’il se fit entendre en tout temps par les prophètes, enfin qu’il descendit par l’Esprit et la puissance de Dieu le Père dans la Vierge Marie, qu’il devint chair dans son sein et que, né d’elle, il agit en tant que Jésus-Christ (egisse Jesum Christum); 4. qu’il proclama ensuite la loi nouvelle et la nouvelle promesse du royaume des cieux, qu’il fit des miracles, qu’il fut crucifié, qu’il ressuscita le troisième jour, qu’enlevé aux cieux il s’assit à la droite du père; 5. qu’il envoya à sa place la force du Saint-Esprit pour conduire les croyants; qu’il viendra dans la gloire pour prendre les saints et leur donner la jouissance de la vie éternelle et des promesses célestes, et pour condamner les profanes (profanos) au feu éternel, après la résurrection des uns et des autres et le rétablissement de l chair (facta utriusque partis resuscitatione cum carnis restitutione). »

Ou encore Hippolyte de Rome, Sur Daniel I, 14 (SC 14, P. 82) commentant le récit de Suzanne et les vieillards. « Suzanne eut à subir de la part des vieillards [cf. Dn 13] ce que l’on a encore aujourd’hui à subir de la part des princes de Babylone. Suzanne était la figure de l’Église, son mari Joakim, celle du Christ. Le jardin qui était près de sa maison figurait la société des saints, plantés comme des arbres féconds, au milieu de l’Église. Babylone, c’est le monde. Les deux vieillards représentant en figure les deux peuples qui conspirent contre l’Église, celui de la circoncision et celui des gentils ».

Hippolyte interprète la statue que Nabuchodonosor s’est fait élever comme la figure des quatre empires qui doivent se succéder. Hippolyte de Rome, Sur Daniel II, 12 (SC 14 p. 106) : « Comment donc, en ces événements prédits autrefois par Daniel [cf. Dn 2,31-45] ne reconnaîtrions-nous pas ce qui de nos jours est en train de s’accomplir dans le monde ? La statue qui fut alors décrite à Nabuchodonosor contenait la figure de l’empire du monde. À cette époque régnaient les Babyloniens : ils étaient la tête d’or de la statue. Après eux les Perses furent les maîtres pendant 245 ans, ce qui prouve qu’ils représentent l’argent. La domination passe ensuite aux Grecs pour trois cents ans, à partir d’Alexandre de Macédoine, c’est l’airain. À ceux-ci succédèrent les Romains, c’est-à-dire les jambes de fer de la statue, puisqu’ils sont forts comme le fer. Puis viennent les doigts de pieds qui indiquent les démocraties futures, qui se sépareront les unes des autres comme le sont les dix doigts de la statue, composés de fer mêlé d’argile ».

Commentaire

Ce point peut apparaître selon les cas technique ou mystérieux, mais il est essentiel pour bien comprendre les Pères et leur démarche. Lecteurs infatigables des Écritures, ils ne se limitaient pas au sens littéral, même compris de façon large ; ils voyaient dans la Bible une source inépuisable de méditation sur des messages pluridimensionnels, le même passage ayant des résonnances multiples selon les angles de lecture. D’où notamment les lectures spirituelles, symboliques, morales, mystiques ou eschatologiques etc. Elles en commun de ne pas se référer au texte pris dans son sens littéral, sachant que déjà ce dernier ne se limite pas à la lettre immédiate du texte, mais suppose un travail d’élaboration pour comprendre ce que l’auteur a voulu dire, en fonction de ses moyens linguistiques, du contexte, de l’époque, du genre littéraire etc.

Certaines de ces lectures spirituelles ou symboliques peuvent nous surprendre par leur ingéniosité, voire paraître excessives au lecteur moderne. Mais on aurait grand tort de les négliger et d’en faire un fait d’époque sans valeur pour la nôtre. Outre le bénéfice d’enseignement que ces lectures peuvent toujours avoir pour nous, il est très important de noter que ces lectures sont souvent indispensables. C’est notamment le cas dans l’optique qui est celle des Pères et par là de toute la foi chrétienne, à savoir l’inscription de l’annonce de foi dans une histoire, qui est une économie du salut. Ce qui implique par exemple de lire dans l’Ancien testament l’annonce du Nouveau, annonce qui va bien au-delà des éléments directs, puisque la correspondance des ‘types’ met en relation des figures ou des scènes séparées par l’histoire, manifestant l’unicité du message comme son développement dans le temps et dans l’histoire.

Un des motifs essentiels de cette lecture, dont on notera qu’elle est spécifique au christianisme, est donc l’articulation entre les deux Testaments. Invalider l’Ancien testament eût été destructeur pour la cohérence du tout, et surtout le Nouveau dit faire exactement le contraire. Cela implique que le Nouveau révèle un sens plus large que l’Ancien, mais qu’il était annoncé dans l’Ancien, et d’ailleurs le Nouveau présente explicitement l’Ancien comme annonçant et préparant la venue du Christ. De fait, le sens spirituel de l’Ancien testament est largement celui qu’explicite le Nouveau.

Il est en outre des parties de la Bible qui n’ont de sens dans un livre révélé que si on en fait une lecture spirituelle. Comment notamment justifier la place du Cantique des cantiques dans la Bible, si on se limite à son sens littéral, qui est un poème d’amour humain ? En tant que texte biblique la lecture métaphorique est la seule possible. En outre, elle porte un message propre. Ainsi la thématique nuptiale qui joue un rôle très important dans la théologie de l’Église ne peut prendre son plein sens que sur la base d’une lecture spirituelle du Cantique. Le sens spirituel est donc non seulement nécessaire pour rendre compte de certaines parties, mais aussi pour saisir le message dans sa plénitude.

Comme le montrent les exemples cités, cette façon de faire est totalement authentifiée par son usage dans les Écritures elles-mêmes (ainsi l’accomplissement des Écritures dont parle le Nouveau testament dans ses diverses parties). Se mettre dans cet état d’esprit conduit à ne pas lire l’Ancien testament comme texte révolu dans un passé archaïque, mais comme ensemble d’une symphonie qui continue à résonner pour nous.

Origène[1] et les Pères de l’Église à sa suite tenaient déjà largement compte de la dimension temporelle et historique (ce qui est typique du christianisme - contrairement à toutes les autres philosophies et religions ; le cas du judaïsme étant mis à part). Dans leur optique, le sens littéral de l’Ancien testament était dès le départ conçu pour être en partie périmé et devait être un jour vu à la lumière du nouveau, puisqu’il y a une Alliance nouvelle. Le fait est évident pour les cérémonies et les prescriptions. Lorsqu’Il dictait la Loi à Moïse Dieu avait donc déjà en vue le sens spirituel qu’elle prendrait ultérieurement. Comme dit le P. de Lubac[2], pour Origène « le sens chrétien de l’histoire s’affirme dans son œuvre et la commande toute », essentiellement autour de la nouveauté du Christ et du refus de la vision antique du monde, basée sur la répétition. En un sens Jésus ne vient pas montrer le sens de l’Écriture, mais le matérialiser, les deux termes se confondant en fait : elle n’avait en réalité de sens que comme annonce de Sa venue, et de l’importance centrale de la croix. En un sens ces choses anciennes sont pour nous passées, elles ont épuisé leur sens historique daté, mais d’une autre façon elles sont devenues nouvelles. Plus largement, toujours selon le P. de Lubac[3] « dire qu’il y a dans la Bible un sens spirituel équivaut à dire qu’elle est inspirée ». C’est le Christ qui confirme l’inspiration divine des prophètes. Et donc on ne peut pas les lire sans Lui. En d’autres termes[4], une telle exégèse est « un effort pour saisit l’esprit dans l’histoire, ou pour assurer le passage par l’histoire à l’esprit ». L’effort d’Origène eût été dit-il inconcevable pour une intelligence (purement) hellénique. L’Histoire l’intéresse essentiellement. Origène par exemple ne cherchait pas à reconstituer les événements passés ; mais il a mis en valeur, nous dit H. de Lubac, le sens de l’histoire, « trait essentiel de la pensée chrétienne », qui est à bien des points de vue le contraire de l’historicisme. Alors que celui-ci relègue le passé dans un ailleurs incompréhensible ou sans utilité pour nous, la pensée chrétienne relie passé et présent dans un mouvement porteur comme tel de sens. L’histoire ainsi comprise est ce qui passe et ne survit qu’à titre de signe ou de mystère »[5] ; en revanche « la vérité à laquelle elle nous introduit n’est plus de l’ordre de l’histoire. Elle va de pair avec l’esprit. » C’est donc à nouveau l’éternité dans le temps. Cette trace qu’est le passé, son lien avec le présent, et avec le futur sont message d’éternité.



[1]Cardinal Henri de Lubac Histoire et Esprit L’intelligence de l’Écriture d’après Origène. Paris Cerf 2002.p. 126.

[2] H. de Lubac Origène etc. p. 270.

[3] H. de Lubac Origène etc. pp. 296 sqq.

[4] H. de Lubac Origène etc. pp. 278 sqq.

[5] H. de Lubac Origène etc. p. 283.

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