Présentation

Saint Irénée, évêque de Lyon après le martyre de saint Pothin (177), est le premier grand théologien après les auteurs du Nouveau Testament. Il était le disciple de Polycarpe, évêque de Smyrne, lui-même disciple de saint Jean à Éphèse. Son œuvre est une puissante contribution à la pensée chrétienne mise au défi des nombreux systèmes gnostiques qui apparaissaient en Orient. La gnose est un système de pensée qui intègre des éléments chrétiens pour proposer une vision du salut par la connaissance (gnose). La gnose évacue le réalisme historique du christianisme, l’incarnation du Verbe, la passion et la résurrection réelles du Christ. Les gnoses sont des systèmes d’explication du monde selon lesquelles une parcelle de la divinité est tombée dans l’homme. À lui d’entretenir cette étincelle et, grâce à des révélations ésotériques, de remonter jusqu’à son origine.

Contre la gnose Irénée développe la notion d’économie du salut : Dieu sauve les hommes en entrant dans leur histoire. Son œuvre majeure est le Contre les hérésies (traduction intégrale par A. Rousseau, Cerf 1984). Dieu n’est pas une abstraction sur laquelle il s’agit de spéculer. La révélation de Dieu se fait à travers le Fils, son Verbe éternel, à travers toute l’histoire du salut.

Texte

IV, 6,7. « Car la connaissance du Père, c’est le Fils; quant à la connaissance du Fils, c’est le Père qui la révèle par l’entremise du Fils. Et c’est pourquoi le Seigneur disait : Nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, ni le Fils si ce n’est le Père, et tous ceux à qui le Fils les révélera. Car le mot ‘révélera’ n’a pas exclusivement le sens du futur, comme si le Verbe n’avait commencé à manifester le Père qu’après être né de la Vierge Marie, mais il a une portée générale et vise la totalité du temps. Depuis le commencement, en effet, le Fils, présent à l’ouvrage par lui modelé, révèle le Père à tous ceux à qui le Père le veut, et quand il le veut, et comme il le veut. Et c’est pourquoi, en toutes choses et à travers toutes choses, il n’y a qu’un seul Dieu Père, un seul Verbe, un seul Esprit et un seul salut pour tous ceux qui croient en lui ».

L’économie du salut est donc un tout, dont nous distinguons les étapes au fur et à mesure qu’elle se déploie. Irénée a l’idée du caractère progressif de la révélation : Dieu s’habitue à l’homme, et l’homme s’habitue à Dieu.

IV 14,2. « Ainsi Dieu, au commencement, a modelé l’homme en vue de ses dons; il a fait choix des patriarches en vue de leur salut; il formait par avance le peuple, enseignant aux ignorants à suivre Dieu; il instruisait les prophètes, accoutumant l’homme dès cette terre à porter son Esprit et à posséder la communion avec Dieu. Lui qui n’avait besoin de rien, il accordait sa communion à ceux qui avaient besoin de lui : pour ceux qui lui étaient agréables, il dessinait, tel un architecte, l’édifice du salut; à ceux qui ne voyaient pas, en Égypte, il servait lui‑même de guide; aux turbulents, dans le désert, il imposait la Loi appropriée; à ceux qui entraient dans la bonne terre, il procurait l’héritage convenable; enfin, pour ceux qui revenaient vers le Père, il immolait le veau gras, et il leur faisait présent de la meilleure robe. Ainsi, de multiples manières, disposait‑il le genre humain en vue de la ’symphonie’ du salut ».

À la suite d’Éphésiens 1, 10, Irénée développe la théorie de la « récapitulation » de toute la création et de l’histoire du salut dans le Christ. « [Le Christ] a récapitulé toutes choses, celles qui sont sur la terre et celles qui sont dans le ciel, mais celles qui sont dans le ciel sont spirituelles, celles qui sont sur la terre sont l’économie concernant l’homme » (V, 20, 2).

IV, 18,1. « Il a donc été montré à l’évidence que le Verbe, qui était au commencement auprès de Dieu, par l’entremise de qui tout a été fait et qui était de tout temps présent au genre humain, ce même Verbe, dans les derniers temps, au moment fixé par le Père, s’est uni à son propre ouvrage par lui modelé et s’est fait homme passible. On a de la sorte repoussé l’objection de ceux qui nous disent : ‘Si le Christ est né à ce moment‑là, il n’existait donc pas auparavant.’ Nous avons en effet montré que le Fils de Dieu n’a pas commencé d’exister à ce moment‑là, puisqu’il existe depuis toujours avec le Père; mais, lorsqu’il s’est incarné et s’est fait homme, il a récapitulé en lui‑même la longue histoire des hommes et nous a procuré le salut en raccourci, de sorte que ce que nous avions perdu en Adam, c’est‑à‑dire d’être à l’image et à la ressemblance de Dieu, nous le recouvrions dans le Christ Jésus.

18, 2. En effet, comme il n’était pas possible que l’homme, une fois vaincu et brisé par la désobéissance, fût modelé à nouveau et obtînt le prix de la victoire, et comme il était également impossible qu’eût part au salut cet homme ainsi tombé sous le pouvoir du péché, le Fils a opéré l’un et l’autre : tout en étant le Verbe de Dieu, il est descendu d’auprès du Père, il s’est incarné, il est descendu jusque dans la mort, et il a ainsi consomme l’économie de notre salut. »

Irénée a l’idée d’un développement de l’homme qui progressivement s’accoutume à Dieu, mais aussi de Dieu qui s’accoutume à l’homme pour le mener depuis le niveau d’humanité où il se trouve jusqu’à son accomplissement et sa perfection. Dans ce processus c’est le Verbe créateur qui vient vers lui et l’accompagne jusqu’à la hisser à Lui pour le rendre cohéritier de la vie divine.

Commentaire

On l’a vu : l’économie du salut est un tout, dont nous distinguons les étapes au fur et à mesure qu’elle se déploie. Irénée a l’idée éminemment chrétienne du caractère progressif de la Révélation. Dieu mène l’homme du niveau d’humanité où il se trouve jusqu’à son accomplissement et sa perfection. Dans ce processus c’est le Verbe créateur qui vient vers l’homme et l’accompagne jusqu’à la hisser à Lui et le rendre cohéritier de la vie divine. Ceci dans la perspective plus large de la « récapitulation » de toute la création et de l’histoire du salut en Lui.

Concrètement, on connaît le Père par le Fils, selon un processus qui participe de leur éternité et cependant se déroule dans le temps et l’histoire ; et cela dès les origines du monde, dès la création puisque c’est par le Fils que tout a été fait. Cette action se manifeste en toute chose et à tout moment, selon les modalités que Dieu choisit.

Une telle action dans l’histoire a été particulièrement mise en évidence dans l’histoire du peuple hébreu, caractérisée par une pédagogie progressive. Pendant toute cette période Dieu intervenait de façon à la fois constante et explicite pour prodiguer les aides nécessaires (y compris correctives) à chaque étape et dans chaque situation.

Mais l’étape totalement nouvelle et décisive a été l’Incarnation, dont la nouveauté ne réside pas dans le fait que le Fils se mettrait à agir, mais dans un acte concret de présence directe et explicite, qui en même temps réalise une forme d’union entre la divinité et son propre ouvrage, sa création. Cela lui permet de récapituler toutes choses en Lui et plus particulièrement la totalité de l’histoire humaine, et, en même temps nous restitue et au-delà ce que nous avions perdu en Adam. Le péché avait exclu à la fois la possibilité du salut, et celle d’un retour au point de départ pour l’homme agissant par lui-même, donc de toute refonte radicale. Restant le Verbe du Père, mais S’incarnant, le Fils récapitule tout en lui, et permet à la fois la refonte et le salut.

À nouveau, cette synthèse magistrale développe un des messages les plus nouveaux du christianisme : l’histoire porteuse de sens. L’éternité de Dieu, transcendant radicalement le temps, agit en nous selon une histoire, c’est-à-dire un déroulement temporel ordonné à une fin. Cette fin, c’est la récapitulation, le retour à Dieu, opéré par Dieu en nous et à travers nous. On retrouve ce leitmotiv essentiel : dans cette histoire ce n’est pas l’action de l’homme qui le sauve. Ni son ascèse, ni ses connaissances propres, ni même ses efforts, si utiles les uns et les autres puissent-ils être, voire nécessaires pour que l’action de Dieu s’opère. C’est Dieu qui sauve – n’oublions pas que c’est le sens même du nom de Jésus.

Conclusion qui garde toute sa force à notre époque. Le salut ne viendra ni de la technique, ni de la spiritualité orientale comme trop de gens le pensent aujourd’hui. Mais d’un Dieu sauveur, que nous connaissons parce qu’Il nous a parlé et qu’il a agi dans l’histoire. C’est Lui qu’il nous incombe d’annoncer, car cette annonce est notre part et notre rôle dans l’économie du salut.

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