Présentation

Justin est un philosophe de langue grecque qui s’est converti au christianisme après avoir étudié les grands courants de pensée de son temps. Il est né à Naplouse en Samarie et viendra à Rome vers 150. À Rome il a ouvert une école de philosophie où il enseignait le christianisme « la seule philosophie sûre et profitable » (Dialogue 8, 1). Il nous a laissé deux Apologies adressées aux empereurs et le Dialogue avec Tryphon, un penseur juif. Victime de la jalousie du philosophe païen Crescens qui le dénonça comme chrétien, il fut martyrisé en 167.

Justin est un penseur original. Avec lui, le christianisme fait son entrée dans le vaste territoire de la philosophie grecque. L’originalité de Justin est d’avoir pensé l’unité de l’économie du salut. Avant le Christ, qui est la plénitude de la vérité, les hommes avaient accès à des vérités partielles, car tous ont reçu des « semences du Verbe ». Le genre humain a reçu une participation au Logos divin, c’est-à-dire à l’intelligence divine. Le thème du Logos permet de jeter des ponts entre la philosophie et la Révélation. La raison humaine est une participation à la raison divine, même si elle est très imparfaite. Cette pensée était familière aux stoïciens.

Depuis lors le christianisme s’est placé du côté de la raison et non du mythe. C’est encore le Christ qui fait l’unité de l’économie divine. Il est le Logos, le Verbe fait chair. Il est la révélation ultime et plénière de « la vérité tout entière », vérité dont la raison humaine perçoit des bribes, mais sans accéder au dessin d’ensemble.

Les religions antiques ne cherchaient pas la vérité. C’était le rôle de la philosophie. D’où Justin dira que « Nos enseignements sont supérieurs à toute philosophie humaine » (2 Apologie 15, 3).

Texte

1 Ap 5,4: « Car ce n’est pas seulement chez les Grecs et par la bouche de Socrate que le Verbe a fait entendre ainsi la vérité; mais les barbares aussi ont été éclairés par le même Verbe revêtu d’une forme sensible, devenu homme et appelé Jésus-Christ. »

1 Ap 46,2: « Nous avons appris que le Christ est le premier-né de Dieu, et nous avons suggéré plus haut qu’il est son Logos, duquel le genre humain tout entier a reçu participation.3. Ceux qui ont vécu selon le Logos sont chrétiens, même s’ils ont été tenus pour athées comme par exemple, chez les Grecs, Socrate, Héraclite et d’autres leurs pareils, et chez les barbares, Abraham, Ananias, Azarias, Misaël, Élie et quantité d’autres.4. Dès lors aussi, ceux qui, parmi les hommes des temps passés, ont vécu loin du Logos, furent mauvais, ennemis du Christ..., tandis que ceux qui ont vécu et vivent encore selon le Logos sont chrétiens, sans crainte et sans inquiétude ».

2 Ap 8,1: « Les stoïciens ont établi en morale des principes justes: les poètes en ont exposé aussi, car la semence du verbe est innée dans tout le genre humain. Et cependant nous voyons que ceux qui suivent ces principes sont voués à la haine et à la mort: tels Héraclite, comme nous l’avons déjà dit auparavant, et de notre temps Musonius et d’autres encore ».

2 Ap 10,2 « Tous les principes justes que les philosophes et les législateurs ont découverts et exprimés, ils les doivent à ce qu’ils ont trouvé et contemplé partiellement du Verbe. 3. C’est pour n’avoir pas connu tout le Verbe, qui est le Christ, qu’ils se sont souvent contredits eux-mêmes. 4. Ceux qui vécurent avant le Christ, et qui cherchèrent, à la lumière de la raison humaine (kata ton anthropinon logon peirathentes), à connaître et à se rendre compte des choses, furent mis en prison comme impies et indiscrets. 8.. Le Christ, que Socrate connut en partie (car il était le Verbe, et il est celui qui est en tout, qui prédit l’avenir par les prophètes et qui prit personnellement notre nature pour nous enseigner ces choses). »

2 Ap 13,2 « Ce n’est pas que la doctrine de Platon soit étrangère à celle du Christ, mais elle ne lui est pas en tout semblable, non plus que celle des autres, stoïciens, poètes ou écrivains. 3. Car chacun d’eux, en effet, a vu du Verbe divin disséminé dans le monde ce qui était en rapport avec sa nature et a pu exprimer ainsi une vérité partielle, mais en se contredisant eux-mêmes dans les points essentiels, ils montrent qu’ils n’ont pas une science supérieure et une connaissance irréfutable. 4. Tout ce qu’ils ont enseigné de bon nous appartient à nous chrétiens, car après Dieu, nous adorons et nous aimons le Verbe né du Dieu non engendré et ineffable, puisqu’il s’est fait homme pour nous, afin de nous guérir de nos maux en y prenant part.5. Les écrivains ont pu voir indistinctement (amydros) la vérité, grâce à la semence du verbe qui a été déposée en eux. 6. Mais autre chose est de posséder une semence et une ressemblance proportionnée à ses facultés, autre chose l’objet même dont la participation (metousia) et l’imitation (mimèsis) procèdent de la grâce qui vient de lui. »

Le concile Vatican II a repris l’idée des « semences du Verbe » présentes en tout homme (Gaudium et spes 3 ; 18 ; Ad Gentes 11 ; 15). Justin, puis Clément d’Alexandrie et feront ainsi entrer la culture antique dans l’orbite du salut apporté par le Christ. Cette vision est capitale pour l’évangélisation à toute époque et dans tous les contextes.

Commentaire

Ces textes fondamentaux nous proposent plusieurs enseignements. L’un est de reconnaître que les semences du Verbe existent : à savoir, que des sages ont pu, dans des cultures variées n’ayant pas bénéficié de la Révélation biblique, d’une forme de connaissance de la Vérité qui est le Verbe. Et ils ont d’ailleurs été persécutés pour cela.

Mais un point essentiel à noter ici est que ceci vise la philosophie et non les religions païennes. Joseph Ratzinger rappelait[1]le rôle historique essentiel de la philosophie dès les origines du christianisme : « durant les premiers siècles, la foi chrétienne a cherché ses préparations historiques dans la rationalité, dans le mouvement de la raison contre une religion inclinant vers le ritualisme. Les textes des Pères sur la ‘semence du Verbe’ (et des figures de pensée semblables) que l’on cite aujourd’hui comme preuve du caractère salvifique des religions, ne se référaient pas à l’origine aux religions, mais à la philosophie, à une rationalité ‘pieuse’ que représente Socrate, à la fois chercheur de Dieu et esprit rationnel. » C’est que, poursuit-il, « le christianisme tient une place tout à fait particulière dans l’histoire spirituelle de l’humanité. Ce qui caractérise la foi chrétienne, pourrions-nous dire, est le fait qu’elle ne sépare pas la rationalité de la religion, qu’elle ne les oppose pas l’une à l’autre, mais qu’elle les a unies dans une structure où toutes deux doivent mutuellement se purifier et s’approfondir sans cesse. » Il ajoutait que saint Augustin[2] plaçait le christianisme, avec la philosophie, dans une même tradition, mais contre les idoles. Il s’affirmait comme démythification ; d’où son image intolérable à l’époque, qui le faisait dénoncer comme ‘athéisme’. « Cela signifie donc que le questionnement sur la vérité est la question essentielle de la foi chrétienne, et que dans ce sens il a inévitablement affaire avec la philosophie ».

De plus la phrase[3] « ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu », qui est vraie en christianisme, n’est pas que grecque car elle est tout aussi biblique. Car au commencement était le Logos (Évangile de Jean), mot qu’emploie Justin. Or ce Logos[4] est en même temps raison, amour, et une personne. Sans remplacer le Dieu des philosophes, on va donc bien au-delà de ce qu’ils pouvaient imaginer : l’Être est révélé comme Amour. D’une certaine manière, cela unifie philosophie et théologie dans un seul acte intellectuel ; pour Benoît XVI comme pour les Pères de l’Église, le christianisme est la vraie « philosophie ». Il en résulte dit-il qu’il est impossible de surmonter les dilemmes de la pensée contemporaine sans foi.

Simultanément Justin est très clair sur le fait que ces éclairs de lumière dont ces sages ont pu bénéficier ne représentent qu’une vision partielle, entremêlée de dimensions fausses ; la vision complète et véritable, c’est le Christ, et ils ne pouvaient en avoir l’idée sans Le connaître. Mais il n’en reste pas moins que pour ce Père «ceux qui ont vécu selon le Logos sont chrétiens », et Socrate le premier. Dans cette optique, on anticipe l’idée qu’ils ont pu être sauvés, par le Christ, auquel ils adhéraient sans en être conscients ; mais ils se reposaient sur cette présence universelle des semences du Verbe, et s’ils y adhéraient sans réserve, c’est au Christ qu’ils adhéraient de fait. Justin anticipait par là de façon fulgurante le très long débat toujours en cours sur le salut des non-chrétiens. Tout en insistant sur la distinction entre ceux qui n’ont eu que ces semences du Verbe, et ceux à qui le Verbe s’est révélé (et Verbum caro factum est, et habitavit in nobis) : nous chrétiens.

C’est un formidable message, éminemment catholique, pour toutes les richesses spirituelles réelles en ce monde : ce qu’il y a de bon chez vous vient du Verbe, et nous l’accueillons donc pleinement. Sans pour autant verser dans le moindre syncrétisme, puisque la plénitude du Verbe a un seul nom, Jésus-Christ, qu’il est vital d’annoncer. Un excellent éclairage pour le dialogue interreligieux.



[1] Joseph Ratzinger Foi, vérité, tolérance Parole et Silence 2005. pp. 84 sqq.

[2] Joseph Ratzinger Foi, vérité, tolérance, op. cit. pp. 179 sqq.

[3] Benoît XVI : conférence de Ratisbonne du 12 septembre 2006 ; (Collectif) Dieu sauve la raison Desclée de Brouwer 2008. pp.15 sqq.

[4]Aidan Nichols OP From Hermes to Benedict XVI (Faith and Reason in Modern Catholic Thought)Gracewing Leominster 2009 pp. 223 sqq.

 

Connexion

Si vous êtes inscrit, la connexion vous donne accès à certaines informations privées.

Inscription

Si vous n’êtes pas encore inscrit, demandez à l’être :

Inscription

Calendrier

Juillet 2018
D L Ma Me J V S
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 31 1 2 3 4