Présentation

L’À Diognète est désignée du nom de son destinataire. L’auteur est inconnu. On pense qu’il s’agit d’un chrétien d’Alexandrie écrivant vers l’an 200. Cette petite apologie est poignante de vérité et nous fait toucher les conditions de vie des premiers chrétiens. Ceux-ci se veulent de loyaux citoyens alors qu’ils sont rejetés et calomniés par la rumeur. Les chap. V et VI reproduits ici peuvent aider les chrétiens d’aujourd’hui à se situer dans la société. L’originalité du christianisme par rapport à d’autres groupes religieux apparaît ici : pas de ‘communautarisme’, pas de sécession, mais pleine solidarité avec leurs concitoyens, tout en se référant aux valeurs et aux principes de l’Évangile.

Texte

À Diognète (par H.I. Marrou, SC 33bis) 63-67.

« V. Car les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. 2 Ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. 3 Ce n’est pas à l’imagination ou aux rêveries d’esprits agités que leur doctrine doit sa découverte; ils ne se font pas, comme tant d’autres, les champions d’une doctrine humaine. 4 Ils se répartissent dans les cités grecques et barbares suivant le lot échu à chacun; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle.

5 Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère. 6 Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveaux nés. 7 Ils partagent tous la même table, mais non la même couche.

8 Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. 9 Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. 10 Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l’emporte en perfection sur les lois. 11 Ils aiment tous les hommes et tous les persécutent. 12 On les méconnait, on les condamne; on les tue et par là ils gagnent la vie. 13 Ils sont pauvres et enrichissent un grand nombre. Ils manquent de tout et ils surabondent en toutes choses. 14 On les méprise et dans ce mépris ils trouvent leur gloire. On les calomnie et ils sont justifiés. 15 On les insulte et ils bénissent. On les outrage et ils honorent. 16 Ne faisant que le bien, ils sont châtiés comme des scélérats. Châtiés, ils sont dans la joie comme s’ils naissaient à la vie. 17 Les Juifs leur font la guerre comme à des étrangers; ils sont persécutés par les Grecs et ceux qui les détestent ne sauraient dire la cause de leur haine.

VI. En un mot, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. 2 L’âme est répandue dans tous les membres du corps comme les chrétiens dans les cités du monde. 3 L’âme habite dans le corps et pourtant elle n’est pas du corps, comme les chrétiens habitent dans le monde mais ne sont pas du monde. 4 Invisible, l’âme est retenue prisonnière dans un corps visible: ainsi les chrétiens, on voit bien qu’ils sont dans le monde, mais le culte qu’ils rendent à Dieu demeure invisible. 5 La chair déteste l’âme et lui fait la guerre, sans en avoir reçu de tort, parce qu’elle l’empêche de jouir des plaisirs: de même le monde déteste les chrétiens qui ne lui font aucun tort, parce qu’ils s’opposent à ses plaisirs. 6 L’âme aime cette chair qui la déteste, et ses membres comme les chrétiens aiment ceux qui les détestent. 7 L’âme est enfermée dans le corps: c’est elle pourtant qui maintient le corps; les chrétiens sont comme détenus dans la prison du monde: ce sont eux pourtant qui maintiennent le monde. 8 Immortelle, l’âme habite une tente mortelle: ainsi les chrétiens campent dans le corruptible, en attendant l’incorruptibilité céleste. 9 L’âme devient meilleure en se mortifiant par la faim et la soif: persécutés, les chrétiens de jour en jour se multiplient toujours plus. 10 Si noble est le poste que Dieu leur a assigné, qu’il ne leur est pas permis de déserter. »

Le chap. V illustre la parole évangélique : être dans le monde sans être du monde (cf. Jn 17,11-18). Le chap. VI développe un thème apologétique : le monde ne subsiste que par l’intercession des chrétiens. Ils maintiennent l’alliance véritable avec Dieu créateur. Ils sont comme les sentinelles qui guettent l’invisible. L’apologétique reprend un thème biblique : c’est en vue de ses fidèles que Dieu a créé le monde.

Commentaire

Ce texte illustre est un des joyaux de la littérature chrétienne des premiers siècles. Développant notamment les enseignements de saint Paul, il témoigne en même temps d’une réalité directement vécue : ce sort exceptionnel que les chrétiens sont appelés à assumer en ce monde. D’un côté ils sont vraiment et pleinement intégrés dans la vie du pays qui est le leur, non seulement dans les usages, mais comme citoyens. Et cependant ils y sont en un sens étrangers ; non seulement parce qu’ils respectent une morale plus exigeante, bien que cela soit le cas ; mais parce que leur référence est ailleurs. En outre, si elle les conduit à un comportement meilleur que celui des autres hommes, cela n’attire pas la reconnaissance de ces derniers, mais au contraire l’hostilité ; et cependant cela ne les contriste pas, puisqu’au contraire cela augmente leur joie profonde, qui est spirituelle. C’est donc un rapport d’une profonde originalité à la société.

Une première leçon pour nous aujourd’hui, qui gardons de l’habitude ancienne de la société chrétienne un certain confort d’installation dans la société. Ce n’est manifestement pas ce que nous prépare l’avenir, qui est de plus semblable au contexte romain, entre hostilité et incompréhension. Nous allons donc sans doute de plus en plus connaître cette situation d’appartenance et d’extériorité mélangées, qui était la leur, conduisant à trouver la joie même lorsque le monde ne comprend pas notre témoignage.

Mais notre auteur va plus loin et compare ce rôle des chrétiens dans la société à celui de l’âme dans le corps. Selon un schéma peut-être un peu dualiste au sens platonicien – si on le prend au pied de la lettre-, il décrit l’âme comme animant le corps mais en même temps prisonnière de ce dernier. Quoiqu’il en soit, cette image s’avère très puissante pour suggérer l’idée qu’il veut nous transmettre : de même que c’est l’âme, que la chair refuse, qui fait vivre cette dernière, ce sont les chrétiens qui soutiennent et vivifient ce monde, où ils préparent la vie future, éternelle. Nous avons là une anticipation de la thèse augustinienne des deux Cités, les Chrétiens vivant déjà en un sens dans la Cité de Dieu. Mais notre anonyme insiste notamment sur l’idée que ces chrétiens, en ce sens étrangers dans la Cité de ce monde, sont en même temps ceux qui la font vivre, car ils en sont l’âme. Et d’insister sur la noblesse de cette mission qui leur est ainsi confiée par Dieu. Nous retrouvons sans doute ici, par la communion des saints, le rôle essentiel, vital, des chrétiens, corps mystique du Christ, dans le salut du monde. Une tâche exaltante mais qui serait très difficile si la grâce ne la soutenait. Tâche et rôle qui est et qui sera plus encore à l’avenir les nôtres aussi.

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