Présentation

Les Pères n’ont pas manqué de relever la coïncidence entre la venue du Sauveur et l’établissement de l’Empire romain. Ce dernier a créé des conditions inespérées pour la diffusion de l’Évangile.

Textes

1.      L’évêque Méliton de Sardes, dans son Apologie à Antonin, écrit en 172 (in: Eusèbe, H.E., IV, 26,7-11; SC 31, 210-211) :

« 7. En effet, la philosophie qui est la nôtre a d’abord fleuri chez les Barbares, puis elle s’est épanouie dans tes peuples sous le grand règne d’Auguste, ton ancêtre, et elle est devenue surtout pour ton empire un bien favorable, car depuis ce temps, la puissance des Romains s’est accrue de façon grande et éclatante… 8. Et c’est une très grande preuve de son excellence que notre doctrine ait fleuri en même temps que l’heureux commencement de l’empire et que rien de mauvais ne soit arrivé depuis le règne d’Auguste, mais qu’au contraire tout a été éclatant et glorieux, selon la prière de tous. 9. Seuls entre tous, persuadés par des hommes malveillants, Néron et Domitien ont voulu mettre notre doctrine en accusation. »

2.      Hippolyte de Rome, en 202, dans son commentaire Sur Daniel IV,9,2-3 (SC 14, 279 sq), reprend ce thème :

« Le Seigneur est né en la quarante deuxième année d’Auguste César, point de départ de l’apogée de l’empire romain. C’est l’époque aussi où par ses apôtres le Seigneur convoqua toutes les nations pour en faire une nation de chrétiens fidèles, portant en leur cœur le nom dominateur et nouveau.. Voilà pourquoi l’empire actuellement régnant voulut nous imiter selon l’activité de Satan. Lui aussi leva dans toutes les nations les hommes les mieux nés, pour leur donner un équipement de guerre et les appeler ‘Romains’. Voilà pourquoi le premier recensement eut lieu sous Auguste, au moment de la naissance du Seigneur à Bethléem: pour que les hommes de ce monde, recensés par un roi de la terre prennent le nom de Romains, et que, de leur côté, ceux qui croient au roi du ciel prennent le nom de chrétiens, portant sur leurs fronts le signe qui met la mort en fuite. »

3.      Tertullien, Ad nationes 32,1 (en 197) élargit la perspective. Il interprète le passage de 2 Thessaloniciens 2,1-9 où il est question d’un être qui « retient le mystère de l’impiété » et l’empêche de déferler sur le monde comme une allusion à l’empire romain. Tant que l’empire demeurera, il empêchera le chaos. Après, ce sera autre chose.

« C’est pour nous un autre motif, plus pressant encore, de prier pour les empereurs, même pour la prospérité de l’empire tout entier et pour la puissance romaine; nous savons, en effet, que la terrible catastrophe suspendue au-dessus de la terre entière et la clôture du temps elle-même, qui nous menace d’horribles calamités, n’est retardée que par le répit accordé à l’empire romain. Nous ne tenons nullement à faire cette expérience et, en demandant qu’elle soit différée, nous contribuons à la longue durée de l’empire romain. »

4.      Origène, dans une Apologie contre le philosophe Celse, écrite vers 250 :

Contre Celse II, 30 : « La parole ‘En ces jours s’est levée la justice et l’abondance de la paix’ (Ps 71,7) commença à se réaliser dès sa naissance [du Christ]. Dieu préparait les nations à recevoir son enseignement, en les soumettant toutes au seul empereur de Rome, et en empêchant que l’isolement des nations dû à la pluralité des royautés ne rendît plus difficile aux apôtres l’exécution de l’ordre du Christ. ‘Allez, de toutes les nations faites des disciples’ (Mt 28,19). Il est manifeste que Jésus est né sous le règne d’Auguste qui avait pour ainsi dire réduit à une masse uniforme, grâce à sa souveraineté unique, la plupart des hommes de la terre. L’existence de nombreux royaumes eût été un obstacle à la diffusion de l’enseignement de Jésus par toute la terre : non seulement pour la raison déjà dite, mais encore à cause de la contrainte imposée aux hommes de tous les lieux de prendre les armes et de faire la guerre pour défendre leurs patries… Comment donc cet enseignement pacifique, qui ne permet pas de tirer vengeance même des ennemis, eût-il pu triompher, si la situation de la terre, à l’avènement de Jésus, n’eût été partout changée en un état plus paisible. »

Origène, Contre Celse VIII, 75 :

« Celse nous exhorte à participer au gouvernement de la patrie puisque cela est nécessaire pour la préservation des lois et de la religion. Mais nous connaissons une autre patrie, avec son organisation propre. Elle est fondée sur la parole de Dieu, qui exhorte ceux dont l’éloquence est puissante et la vie exemplaire à gouverner l’Église… Ce n’est pas pour échapper aux devoirs communs de cette existence que les chrétiens se détournent de ces choses, mais afin de se consacrer à un service plus saint et plus nécessaire, celui de l’Église de Dieu. »

Ces textes par leur convergence, nous font méditer sur le rôle des institutions politiques dans l’histoire du salut. Elles ne sont pas sources de salut, mais peuvent créer des conditions favorables à l’évangélisation et à l’accès des hommes à l’offre du salut. Pour les Pères la philosophie païenne comme les institutions de l’empire romain peuvent être regardées comme des voies de ‘préparation évangélique’.

Commentaire

Ces textes remarquables contiennent plusieurs idées entremêlées. La première et la plus évidente est la dimension pratique : l’empire romain, créant un vaste espace de paix sur la durée, a rendu beaucoup plus facile la diffusion du christianisme ; il a sans doute été indispensable pour cela. Le texte d’Origène soutient même que sans cela le christianisme, religion de paix et donc dit-il peu propice à la guerre, n’aurait pas prospéré dans des pays où le besoin de faire la guerre aurait mobilisé les énergies. Il y a même dans le texte de Tertullien l’idée que sans l’empire une catastrophe aurait englouti l’humanité. En tout cela les chrétiens doivent remercier cet empire et prier pour lui.

Comment expliquer alors les persécutions ? Le premier texte, de Méliton de Sardes, après avoir souligné le développement simultané et providentiel des deux créations (l’Empire et l’Église) fait en quelque sorte état d’un malentendu, liée à deux empereurs bien particuliers. Une autre idée, notamment chez Origène, et anticipant les deux Cités d’Augustin, est que cela ne fait pas disparaître la différence de nature entre la vocation terrestre des chrétiens, ainsi définie, et leur véritable vocation, qui est l’Église et la Cité de Dieu. Le texte d’Hippolyte de Rome, lui, prend une voie encore différente, puisqu’il voit le même développement parallèle du christianisme et de l’Empire comme celui d’un Empire satanique faisant face à l’Église d’origine divine. Si donc l’idée d’une Providence agissante est un bien commun des Pères, et que tous sont frappés par le fait qu’ils vivent deux évènements exceptionnels dans l’histoire (Empire romain et christianisme), en interaction forte, la lecture qu’ils en font n’est pas homogène. On retrouvera cette constante dans toute l’histoire de l’Église : la lecture des signes des temps, des traces de la Providence dans l’histoire humaine, n’est pas univoque. Il n’en reste pas moins que l’affirmation centrale est claire : Dieu agit dans l’histoire, et son action providentielle se lit sur la durée.

Pour nous, avec le recul, l’empire romain a certainement joué un rôle positif majeur dans le développement du christianisme, malgré ses limites évidentes. En même temps, il était lui-même caduc, et sa chute a peut-être aussi eu l’effet providentiel de permettre, grâce à l’effervescence médiévale qui a profité de l’absence de pouvoir dominant, un modèle de rapport de l’Église au politique beaucoup plus souple et fécond : le contraste entre l’expansion formidable du christianisme médiéval en Occident, et le césaro-papisme byzantin, mourant lentement malgré son formidable héritage, est sur ce plan très parlant.

Cela peut nous conduire à des réflexions stimulantes sur des sujets de réflexion historique aussi variés que l’expansion de l’Europe à partir du XVe siècle, son décollage économique –qui est typique de la seule Europe chrétienne-, la démocratie – qui l’est tout autant. Mais aussi sur des facteurs moins positifs comme la montée de la sécularisation et de la déchristianisation. Ou encore, plus récemment, sur ce que peut être le sens providentiel de la mondialisation, du réveil de la Chine et de l’Inde et de leur entrée dans le concert d’échange mondial et peut-être un jour dans le monde chrétien etc.

Au-delà de ces perspectives quelque peu vertigineuses, cela peut nous permettre aussi un retour sur nos devoirs concrets : notre fidélité aux structures politiques, qui nous donnent un cadre de vie et de paix relative, et en même temps leur relativisation par rapport à l’essentiel, qui est la Cité de Dieu.

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