Présentation

Le thème des deux cités opposées – la Cité de Dieu ou Cité céleste et la Cité terrestre- a été médité par Augustin dans les années qui ont suivi sa conversion. Ce thème avait de multiples résonnances dans la pensée antique et dans la Bible. Ce qui distingue les hommes, disait Platon, c’est qu’ils vivent en cité. Leur cité doit se conformer au modèle de la cité idéale. Dans la Bible la Jérusalem terrestre est la figure de la Jérusalem céleste, patrie définitive des hommes.

Textes

Augustin, De catechizandisrudibus, 20,36-21,37 (vers 400): « Le royaume terrestre (d’Israël) fut la figure du royaume spirituel. Là fut fondée Jérusalem, la très illustre cité de Dieu, cité esclave qui annonçait la cité libre, appelée Jérusalem céleste, mot hébreu qui signifie vision de paix. Cette dernière a pour citoyens tous les hommes qui furent, sont et seront sanctifiés, ainsi que tous les esprits sanctifiés… Cependant, la cité juive fut réduite en captivité et une grande partie de ses citoyens furent emmenés à Babylone. Or, de même que Jérusalem désigne la cité et la société des justes, de même Babylone désigne la cité et la société des injustes. De fait, ce mot veut dire confusion... »

Id. 19,31 : « Voilà pourquoi il y a deux cités, une des justes, l’autre des injustes. Elles poursuivent leur marche depuis l’origine du genre humain jusqu’à la fin du monde. Elles sont mêlées quant à leurs corps, mais distinctes par leurs volontés. Au jour du jugement toutefois, même leurs corps seront séparés. Tous les hommes qui... aiment l’orgueil et la domination temporelle, et tous les esprits… qui cherchent leur gloire à s’assujettir les hommes, sont liés en une même société... En retour, tous les hommes et tous les esprits qui cherchent humblement la gloire de Dieu, non la leur... appartiennent à une même société. »

Les hommes depuis Adam se répartissent en deux camps : ceux qui font alliance avec Dieu et lui obéissent ; et ceux qui se divinisent eux-mêmes sans aucune référence à une transcendance.

De vera religione 27, 50 (vers 390) :« Tout le genre humain, depuis Adam jusqu’à la fin de ce monde… paraît distribué en deux catégories ; dans l’une des deux se trouve la foule des impies qui porte l’image de l’homme terrestre depuis le commencement jusqu’à la fin du monde. Dans l’autre, le peuple consacré à un seul Dieu, et qui depuis Adam jusqu’à Jean-Baptiste mène la vie de l’homme terrestre (avec la promesse) d’un royaume céleste… qui n’est pas autre chose que l’image du peuple nouveau… et du Nouveau Testament qui promet un royaume céleste ».

Augustin voit l’origine des deux cités dans deux amours.

Ennarationes in Psalmos, 64, 2 (vers 410) : « Deux amours ont fait deux cités: l’amour de Dieu crée Jérusalem, l’amour de ce monde crée Babylone. Que chacun se demande ce qu’il aime ; il verra de quelle ville il est citoyen. S’il se surprend à être de Babylone, qu’il arrache de son cœur la cupidité. S’il a la bonne surprise de se trouver citoyen de Jérusalem, qu’il tolère sa captivité et qu’il attende sa liberté ».

De Civitate Dei, XIV,28.« Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste. L’une se glorifie en elle‑même, l’autre dans le Seigneur. L’une mendie sa gloire auprès des hommes; pour l’autre, Dieu, témoin de sa conscience, est sa plus grande gloire… L’une dans ses chefs ou dans les nations qu’elle subjugue, est dominée par la passion de dominer; dans l’autre, on se met au service les uns des autres, les chefs en dirigeant et les subordonnés en obéissant. L’une, en ses maîtres, aime sa propre force; l’autre dit à son Dieu : Je t’aimerai, Seigneur; tu es ma force [Ps 17,2]. Aussi, dans l’une, les sages vivant selon l’homme ont recherché les biens du corps ou de l’âme ou des deux; et ceux qui ont pu connaître Dieu ne l’ont pas glorifié comme Dieu ni ne lui ont rendu grâce, mais se sont égarés dans leurs vains raisonnements... et ont décerné le culte et le service à la créature plutôt qu’au Créature qui est béni dans les siècles [Rm 1,21‑24]. Dans l’autre, au contraire, il n’y a qu’une sagesse, la piété qui rend au vrai Dieu le culte qui lui est dû, et qui attend pour récompense en la société des saints, hommes et anges, que Dieu soit tout en tous [Rm 1,25]. »

Les deux citées sont inextricablement mélangées en ce monde. Le tri ne sera opéré que par le jugement dernier.

I, 35. « De fait, les deux cités sont mêlées et enchevêtrées l’une dans l’autre en ce siècle, jusqu’au jour où le jugement dernier les séparera ».XVIII, 49. « Dans ce siècle pervers, en ces jours mauvais, où l’Église s’acquiert une grandeur future par son humiliation présente... beaucoup de réprouvés sont mêlés aux justes; les uns et les autres sont rassemblés comme dans le grand filet de l’Évangile [cf. Mt 13,47‑50], et dans ce monde comme en une mer, dans les rets qui les enferment tous, ils nagent pêle‑mêle jusqu’au moment où, abordant au rivage, les mauvais seront séparés des bons; et dans les bons, Dieu sera tout en tous [I Co 15,28]. »

XVIII, 54, 2 [Conclusion du Livre XVIII] « Nous avons exposé et autant qu’il me semblait suffisant, démontré quel est, de ces deux cités, la céleste et la terrestre, mélangées depuis l’origine jusqu’à la fin, le développement dans cette vie mortelle. Celle de la Terre s’est elle‑même fabriqué des faux dieux à sa fantaisie, les prenant de partout, même parmi les hommes pour les honorer par des sacrifices; celle du ciel en exil sur terre, ne se fait pas de faux dieux, mais est faite elle‑même par le vrai Dieu pour lui être elle‑même aussi son vrai sacrifice. Toutes deux cependant ou bien usent également des biens temporels, ou bien subissent également les maux temporels, sans avoir ni la même foi, ni la même espérance, ni le même amour, jusqu’à ce qu’elles soient séparées par le jugement dernier et obtiennent chacune leur propre fin, à laquelle il n’est pas de fin ».

Ce dernier paragraphe à lui seul résume l’enjeu de la présence des chrétiens dans le monde et de leur référence à une économie du salut qui donne sens à leur vie. Plus que jamais la ‘cité terrestre’ se veut terrestre avec ‘rien au-delà’. Mélangés à ceux qui ne croient pas en Dieu, nous sommes témoins qu’il existe une cité vraiment humaine anticipée sur la terre et que s’en remettre à Dieu n’enlève rien à notre liberté, mais la fonde.

Commentaire

Ces textes bien connus nous opposent une image saisissante du choix fondamental qui s’offre à nous. L’affinité avec le choix qui est au centre des Exercices spirituels de saint Ignace est évidente. Mais ce qui nous importe ici n’est pas le seul choix personnel, entre le bien et le mal, entre la voie du salut et la voie de la perdition, c’est le lien qui est établi entre tous ceux qui font l’un ou l’autre choix, et sa traduction en ce monde, sous ce qui est appelé deux cités, c’est-à-dire deux véritables sociétés, avec tous les liens entre les hommes que cela suppose, et une forme de solidarité de destin. Avec ce paradoxe qu’elles ne sont pas distinctes géographiquement ou juridiquement, mais que leurs ‘citoyens’ sont totalement mêlés dans leur vie réelle.

Ce sont donc en un sens des sociétés spirituelles : un lien de solidarité, d’affinité, d’action commune unit chacun de ces deux mondes, caractérisés fondamentalement par leur affiliation fondatrice : pour ou contre Dieu ; contre voulant dire : se fabriquant soi-même ses propres dieux, ses idoles. Rappelons que la critique biblique des idoles n’est pas fondée sur leur seule fausseté, ou sur le rôle des démons, mais sur le fait qu’ils sont fabriqués de main d’homme : des faux dieux que celui qui les fabrique ou adopte sait faux au fond de lui-même puisque c’est lui qui les a faits.

Est-il besoin de souligner ici l’allusion directe à notre époque ? Mais ces hommes qui se font des faux dieux, ou de leur côté ceux qui reconnaissent Dieu, ne font pas des choix isolés : ces choix les réunit ensemble dans une forme de solidarité, celle des citoyens dans une cité. Leur moteur premier est une forme d’amour : amour de soi ou amour de Dieu. Mais cela même crée une dissymétrie radicale entre les deux cités ; car l’une est celle de la liberté, du service mutuel et de l’humilité ; l’autre de la cupidité, de la domination, de l’esclavage et de la confusion. Ce n’est donc pas simplement le bien et le mal : c’est aussi la communion face à la division (le diable diabolus est celui qui divise).

Et comme on l’a vu, elles sont enchevêtrées (la Cité de Dieu n’étant pas l’église visible au sens sociologique, mais l’Église des élus) ; elles vivent ensemble et usent toutes deux des biens matériels. Elles ne seront séparées physiquement qu’à la fin des temps. Il est à noter qu’ici nous ne sommes donc pas dans un schéma de séparation radicale entre un monde purement spirituel, qui sera séparé définitivement d’un monde matériel. Car la Cité de Dieu se prépare et se crée en ce monde, au cours de cette existence terrestre, mêlée à la construction inverse des adeptes de la Cité de ce monde (ou plus exactement à une apparence de construction et en fait à une construction provisoire et vaine).

Cela laisse bien sûr nos cités au sens politique du terme, nos États-nations et autres, dans une position inconfortable. On pourrait les voir comme l’incarnation de la Cité de ce monde ; et un certain augustinisme politique, pessimiste, ne s’en privera pas. On le retrouve aujourd’hui sous une forme renouvelée dans tout un courant de pensée anglo-américain (Hauerwas, Milbank, etc.). Mais le texte a été en général plutôt lu autrement : la distinction des deux cités traversant nos sociétés terrestres de façon mêlée.

En tout cas la permanence de ce mélange jusqu’à la fin des temps implique une conséquence majeure : cette Cité de Dieu se crée pour l’essentiel dans nos cœurs, par notre charité, et non pas sous forme d’une contre-Cité matérielle. Mon Royaume n’est pas de ce monde, disait le Seigneur. Cette Cité que nous créons concrètement sur terre n’est pas de la Terre et ne se concrétisera pas dans une Cité terrestre fabriquée par nous.

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