Présentation

Jean-Paul II, lettre apostolique Orientale lumen, 2 mai 1995

6. « Il existe certains aspects de la tradition spirituelle et théologique communs aux diverses Églises d’Orient qui en font ressortir la sensibilité par rapport aux formes que prend la transmission de l’Évangile dans les terres d’Occident. Le concile Vatican II les résume ainsi : “Chacun sait avec quel amour les chrétiens orientaux célèbrent la sainte liturgie, surtout l’eucharistie, source de vie pour l’Église et gage de la gloire céleste. Par là, les fidèles, unis à l’évêque, trouvent accès auprès de Dieu le Père par son Fils, Verbe incarné, mort et glorifié, dans l’effusion de l’Esprit-Saint. Ils entrent de la sorte en communion avec la Très Sainte Trinité et deviennent « participants de la nature divine » (2 P 1, 4)”.

Dans ces traits se dessine la conception orientale du chrétien, dont l’objectif est la participation à la nature divine à travers la communion au mystère de la Sainte Trinité. La « monarchie » du Père et la conception du salut s’y dessinent, selon l’économie, telle que la présente la théologie orientale après saint Irénée de Lyon et telle qu’elle est développée par les Pères cappadociens.

La participation à la vie trinitaire se réalise à travers la liturgie et de façon particulière dans l’eucharistie, mystère de communion avec le corps glorifié du Christ, semence d’immortalité. Dans la divinisation, et principalement dans les sacrements, la théologie orientale attribue un rôle tout à fait particulier à l’Esprit-Saint : par la puissance de l’Esprit qui demeure dans l’homme, la déification commence déjà sur la terre, la créature est transfigurée et le royaume de Dieu est inauguré.

L’enseignement des Pères cappadociens sur la divinisation est passé dans la tradition de toutes les Églises orientales et constitue une partie de leur patrimoine commun. Cela peut se résumer dans la pensée que saint Irénée avait déjà exprimée au iie siècle : “de sorte que ce Fils de Dieu deviendrait Fils de l’homme pour qu’à son tour l’homme devînt fils de Dieu”. Cette théologie de la divinisation demeure une des acquisitions particulièrement chères à la pensée chrétienne orientale.

Ceux que la grâce et l’engagement dans la voie du bien ont rendus “tout à fait ressemblants” au Christ nous précèdent sur ce chemin de divinisation : les martyrs et les saints. Et parmi eux, une place particulière est occupée par la Vierge Marie, de laquelle est sorti le rejeton de Jessé (cf. Is 11, 1). Elle n’est pas seulement la figure de la Mère qui nous attend mais la Très Pure qui — réalisation de tant de préfigurations vétérotestamentaires — est icône de l’Église, symbole et anticipation de l’humanité transfigurée par la grâce, modèle et espérance certaine pour tous ceux qui portent leurs pas vers la Jérusalem céleste. Tout en accentuant fortement le réalisme trinitaire et son implication dans la vie sacramentelle, l’Orient associe la foi dans l’unité de la nature divine au caractère inconnaissable de l’essence divine. Les Pères orientaux affirment toujours qu’il est impossible de savoir ce qu’est Dieu ; tout ce que l’on peut savoir, c’est qu’il est, puisqu’il s’est révélé dans l’histoire du salut comme Père, Fils et Saint-Esprit ».

Ce sentiment de l’indicible réalité divine se reflète dans la célébration liturgique, où le sens du mystère est saisi si fortement par tous les fidèles de l’Orient chrétien.

« En Orient aussi, on trouve les richesses de ces traditions spirituelles, qui s’expriment surtout par le monachisme. Là, depuis le temps glorieux des saints Pères, en effet, a fleuri la spiritualité monastique, qui s’est répandue ensuite en Occident, devenant pour ainsi dire la source de l’organisation de la vie régulière des Latins et lui conférant par la suite une nouvelle vigueur. C’est pourquoi il est instamment recommandé aux catholiques d’accéder plus fréquemment à ces richesses spirituelles des Pères orientaux, qui élèvent l’homme tout entier à la contemplation des mystères divins ».

Sources de la spiritualité orientale : les Pères du désert

a)      La spiritualité des Pères du désert renvoie aux moines ermites de la tradition de saint Antoine. Cette tradition est connue grâce à toute une littérature, les Apophtegmes des Pères du désert.

b)      Un auteur du viie siècle, vivant en Palestine, Jean Moschos, a composé un Pré spirituel, recueil de paroles de moines de Judée vivant dans le désert entourant la mer Morte.

Un exemple : chap. 144 (Avertissements de l’un des anciens qui étaient dans les kellia) :

L’un des anciens dit aux frères dans les kellia : « Ne prenons pas le parti d’être les esclaves des plaisirs de l’Égypte [qui nous imposent] Pharaon, le tyran funeste. »

Il dit encore : « Si tout le penchant qu’ils manifestent pour le mal, les hommes pouvaient l’avoir pour le bien ! Si tout le goût qu’ils ont pour les spectacles et les fêtes sans valeur, pour l’amour de l’argent, la vaine gloire et l’injustice, ils pouvaient le reporter sur le désir de piété ! Nous n’ignorerions pas à quel prix nous a estimés Dieu et quelle est notre force contre les démons. »

L’ancien dit encore : « Rien n’est plus grand que Dieu, rien ne l’égale, rien ne lui est que peu inférieur. Qu’y a-t-il de plus fort ou de plus heureux qu’un homme qui a Dieu pour allié ? »

Il dit encore : « Dieu est partout ; il est aux côtés des hommes pieux et qui luttent, non pas de ceux dont la piété se borne à des promesses verbales, mais de ceux qui s’illustrent par des actes. Et là où est Dieu, qui voudra ourdir des complots, qui sera assez puissant pour causer du tort ? »

Il dit encore : « La force de l’homme n’est pas dans sa nature physique ; car celle-ci est variable ; mais elle se trouve dans son intention, si Dieu nous aide. Veillons donc sur notre âme, mes enfants, autant que sur notre corps. »

L’ancien dit encore : « Recueillons les remèdes de l’âme, c’est-à-dire la piété, la justice, l’humilité, la soumission. En effet, le plus grand médecin des âmes, Christ notre Dieu, est tout près, et il veut nous soigner. Ne le dédaignons donc pas. »

Il dit encore : « Notre Seigneur nous apprend à être sobres ; mais, malheureux que nous sommes, à cause de notre mollesse, nous inclinons davantage aux plaisirs. »

L’ancien dit encore : « Présentons-nous à Dieu, comme dit Paul, “comme des vivants revenus de la mort” (Rm 6, 13) ; et, sans regarder en arrière, oublions le passé ; ayons pour but la récompense d’être appelés là-haut » (cf. Phi 3, 14).

À l’ancien, un frère demanda : « Pourquoi est-ce que je juge sans cesse mes frères ? » L’ancien répondit : « Parce que tu ne te connais pas encore toi-même. En effet, celui qui se connaît lui-même ne regarde pas ce que font ses frères. »

c)      La Philocalie des Pères neptiques est un autre recueil de textes des saints Pères qui ont vécu dans la « sobriété de l’âme » et qui ont atteint, grâce à leur vie ascétique et à la contemplation, à la communion avec Dieu. Ils ont atteint la vraie beauté (kalos). Il s’agit de 36 Pères, des auteurs qui s’échelonnent du ive au xve siècle.

Ainsi Evagre le Pontique (345-399), diacre, disciple de saint Grégoire de Naziance, finit comme moine dans le désert libyque, aux kellia (cellules individuelles pour chaque moine). Avec un autre moine célèbre, Ammonios, il a eu une influence considérable. Voici un passage d’Evagre, Traité pratique, ou Le Moine (SC 171, 1971, p. 529-531). Ce traité en 100 chapitres (très courts) indique la voie par laquelle le moine atteint l’impassibilité (grand thème de la spiritualité orientale), c’est-à-dire ne plus dépendre de ses émotions et de ses passions. « La practikè est la méthode spirituelle qui purifie la partie passionnée de l’âme » (78).

Il considère qu’il existe huit pensées (cf. nos péchés capitaux) qui nous détournent de la paix intérieure : « Huit sont en tout les pensées génériques qui comprennent toutes les pensées : la première est celle de la gourmandise, puis vient celle de la fornication, la troisième est celle de l’avarice, la quatrième celle de la tristesse, la cinquième celle de la colère, la sixième celle de l’acédie [sécheresse spirituelle], la septième celle de la vaine gloire, la huitième celle de l’orgueil. Que toutes ces pensées troublent l’âme ou ne la troublent pas, cela ne dépend pas de nous ; mais qu’elles s’attardent ou ne s’attardent pas, qu’elles déclenchent les passions ou ne les déclenchent pas, voilà qui dépend de nous » (6).

Voici ce qu’il dit au sujet de la vaine gloire : « La pensée de la vaine gloire est une pensée très subtile qui se dissimule facilement chez le vertueux, désirant publier ses luttes et pourchassant la gloire qui vient des hommes (cf. 1 Th 2, 6). Elle lui fait imaginer des démons poussant des cris, des femmes guéries, une foule qui touche son manteau ; elle lui prédit même qu’il sera prêtre désormais, et fait surgir à sa porte des gens qui viennent le chercher ; et s’il ne veut pas, on l’emmènera ligoté. L’ayant fait s’exalter ainsi par de vaines espérances, elle s’envole et l’abandonne aux tentations, soit du démon de l’orgueil, soit de celui de la tristesse, qui introduit en lui d’autres pensées, contraires à ces espérances. Parfois même, elle le livre au démon de la luxure, lui qui, un instant plus tôt, était un saint prêtre, qu’on emmenait ligoté ! » (13).

Commentaire

Les textes précédents soulignent deux aspects caractéristiques et importants de la spiritualité orientale.

Le premier a été déjà évoqué à propos de la liturgie et des sacrements, dont il explicite en quelque sorte la clef : c’est ce thème de la divinisation de l’homme, qui est très cher à la spiritualité orientale (et donc aussi orthodoxe). Plus que de mystique (au sens d’une vision) et a fortiori de morale (au sens d’un entraînement aux vertus), il s’agit d’une ouverture plénière au don divin, qui s’origine dans la Trinité.

On peut rappeler ici que ces différences relatives d’accent ont conduit catholiques et orthodoxes à une divergence sur la procession de l’Esprit : les Orthodoxes critiquent le filioque des Latins au nom de la monarchie du Père (principe insondable), et estiment souligner de façon plus centrale le rôle de l’Esprit (notamment dans la liturgie). Sans entrer dans ces controverses par certains côtés historiquement et théologiquement contestables, et qui ne concernent en principe pas les Églises rattachées à Rome, il est important de souligner la différence de sensibilité et d’accent qu’elles révèlent. Poussé à son terme, cela a nourri des oppositions qui auraient dû rester de simples et légitimes différences de sensibilité ; mais elles sont importantes comme telles. Pour le catholique, qui se doit d’être universel, cela doit nous rappeler que l’accueil des sensibilités différentes est un devoir essentiel, et le fait est qu’il est facilité lorsqu’elles sont représentées par ces Églises rattachées avec qui nous sommes en pleine communion. Ce qui nous conduit à l’attention à porter également aux Pères grecs et plus généralement orientaux, qu’on retrouvera dans une séance ultérieure.

Le second aspect est la spiritualité monastique, qu’on reverra plus en détails dans la séance suivante. À travers les Apophtegmes des Pères du désert (dont la lecture est vivement recommandée), directs et vécus, c’est la rencontre avec ces hommes qui s’offre à nous : suffisamment ascétiques pour abandonner toute vie mondaine et se retirer dans un désert au sens tout à fait littéral du terme, ils sont en même temps merveilleusement concrets et directs dans l’expression de leur expérience intérieure. Y compris celle de la lutte contre le démon, élément de leur combat intérieur qu’ils ressentaient tout particulièrement ; et que nous tendons à négliger quelque peu.

Un autre de leurs thèmes essentiels, l’élimination de l’amour-propre, est naturellement au centre de la spiritualité de tels hommes qui se sont détachés de tout. Mais elle est aussi en phase avec une sensibilité orientale qui veut faire toute la place à cette Trinité qui, venant habiter en nous, y opère progressivement notre divinisation, comme on l’a dit.

Connexion

Si vous êtes inscrit, la connexion vous donne accès à certaines informations privées.

Inscription

Si vous n’êtes pas encore inscrit, demandez à l’être :

Inscription

Calendrier

Juillet 2018
D L Ma Me J V S
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 31 1 2 3 4